
Pollution des sols : ce que la terre garde en mémoire, et ce qu'elle finit par nous rendre
Octobre 2018, dans l'Aude. Des pluies torrentielles gonflent l'Orbiel, une petite rivière qui descend de la Montagne Noire. La crue ravive les inquiétudes autour des déchets hérités de l'ancienne mine d'or et d'arsenic de Salsigne. La mine avait fermé en 2004. Sa pollution, elle, était toujours là. Le tribunal administratif de Montpellier reconnaîtra en 2025 une faute de l'État face à cette pollution chronique, sans établir que la crue de 2018 l'avait globalement aggravée. C'est toute la singularité de la pollution des sols : elle peut être discrète et durable. Ce guide explique ce que nos sols gardent en mémoire, comment le savoir, et ce que l'on peut faire. Il s'inscrit dans une exploration plus large de la pollution sous toutes ses formes.
À retenir
- Géorisques publie pour 2024 des repères distincts : 323 000 établissements recensés dans la CASIAS et 10 500 sites sous instruction de l'administration. Un ancien établissement industriel n'est pas nécessairement un terrain pollué.
- Une étude de l'INRAE publiée en 2023 a retrouvé au moins un résidu de pesticide dans 98 % de ses 47 sites échantillonnés en France entre 2019 et 2021, y compris sous des forêts et des prairies.
- Entrée en vigueur le 16 décembre 2025, une directive européenne organise la surveillance des sols. L'ambition de sols sains d'ici 2050 n'est pas un objectif juridiquement contraignant.
Un milieu vivant, et une mémoire qui ne s'efface pas
Une poignée de terre contient des milliards de micro-organismes, des champignons, des vers, des insectes. Le sol filtre l'eau qui rejoint les nappes, nourrit les plantes, stocke du carbone. C'est un milieu vivant, mais aussi un milieu lent.
Dans l'air, une pollution peut se disperser, comme le montre l'histoire des pics de pollution. Dans une rivière, elle est emportée vers l'aval, comme le montre le long voyage de la pollution de l'eau. Dans le sol, certains polluants restent longtemps, mais peuvent aussi migrer vers l'eau. Les métaux ne sont pas détruits par biodégradation ; certaines molécules persistent des décennies, et la terre garde la trace d'activités disparues depuis longtemps. C'est ce qui rend si particuliers les polluants persistants comme les PCB, les PFAS ou les métaux lourds.
D'où vient la pollution des sols ?
L'héritage industriel et minier. Usines, mines, dépôts d'hydrocarbures, garages, blanchisseries : deux siècles d'activités ont laissé des traces. Selon Géorisques, les chiffres clés de 2024 distinguent 10 500 sites sous instruction pour une pollution suspectée ou avérée et 323 000 établissements dans l'inventaire CASIAS. Cette dernière carte retrace des activités anciennes : elle ne prouve pas une contamination. Ce passé des friches et sites industriels se lit encore dans nos villes.
L'agriculture. Pesticides, engrais et effluents d'élevage peuvent laisser des résidus dans les sols cultivés. Les engrais phosphatés, en particulier, apportent du cadmium, un métal toxique. Les nitrates, eux, traversent le sol pour rejoindre les nappes, un parcours retracé à propos des nitrates et des pesticides dans l'eau du robinet. Ce que révèle l'analyse des pesticides et engrais dans les sols agricoles a surpris jusqu'aux chercheurs.
Les dépôts venus d'ailleurs. Retombées de fumées industrielles, comme celles décrites parmi les sources de la pollution de l'air, épandage de boues d'épuration, déchets plastiques : une partie de la pollution arrive par l'air ou par les amendements apportés aux champs. C'est ainsi que des PFAS se retrouvent dans des sols agricoles via les boues d'épuration, et que les microplastiques s'accumulent dans les sols.
L'exemple qui résume tout : la vallée de l'Orbiel
Revenons dans l'Aude. Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, la mine de Salsigne a extrait de l'or et de l'arsenic. À sa fermeture, en 2004, des déchets miniers sont restés sur place. Le 22 juillet 2025, le tribunal administratif de Montpellier, saisi par des associations et des riverains, a reconnu une faute de l'État dans la gestion de cette pollution. L'histoire de ces métaux lourds dans les sols, dans la vallée de l'Orbiel, montre comment une pollution ancienne peut rester un problème présent.
Comment savoir si un terrain est pollué ?
C'est souvent la première question que l'on se pose en achetant une maison ou un terrain. La France dispose de plusieurs outils publics : la carte des anciens sites industriels (CASIAS), les informations sur les sites suivis par l'administration, et les secteurs d'information sur les sols (SIS), établis lorsque la connaissance d'une pollution justifie des précautions, notamment en cas de changement d'usage. Tous sont consultables sur le portail Géorisques. Aucun inventaire n'est exhaustif. Le mode d'emploi pour savoir si un terrain est pollué avant d'acheter tient en quelques étapes.
Et si la pollution est découverte après l'achat ? La loi prévoit des obligations d'information pour le vendeur, et des recours pour l'acheteur. Savoir qui doit payer pour un terrain pollué relève d'un régime juridique précis.
Du sol à notre santé
Un sol pollué ne rend pas malade par sa seule présence. Tout dépend du polluant, de sa concentration et, surtout, de la façon dont il atteint l'organisme. Trois voies principales existent : avaler de la terre ou de la poussière, ce qui concerne surtout les jeunes enfants ; manger des aliments cultivés sur ce sol ; ou respirer des poussières.
Le cadmium en est un exemple frappant. Les engrais phosphatés contribuent à sa présence dans les sols, d'où il peut passer aux céréales et aux légumes. Dans l'enquête Esteban menée en 2014–2016, Santé publique France estimait que 47,63 % des adultes de 18 à 60 ans dépassaient 0,5 µg de cadmium urinaire par gramme de créatinine. Ce repère sanitaire ne signifie pas que chaque personne développera une maladie ; il porte sur l'exposition totale, pas uniquement sur celle provenant des sols. Le détail figure dans le rapport de biosurveillance. Le trajet de ces polluants du sol à l'assiette éclaire l'enjeu. Et pour ceux qui cultivent un jardin en ville, il existe des gestes simples pour cultiver un potager sur un sol pollué en limitant les risques.
Peut-on dépolluer un sol ?
Oui, mais les travaux peuvent être longs et coûteux. On peut excaver la terre, traiter certains polluants organiques sur place avec des bactéries, fixer les polluants, ou utiliser des plantes capables d'en absorber une partie. Chaque technique a ses limites, et aucune ne fait disparaître un élément métallique : on le retire, on le confine ou on l'immobilise. Ce que peuvent réellement les techniques de dépollution des sols se comprend mieux avec quelques exemples.
Un tournant européen
Pendant des décennies, les sols ont été les grands oubliés du droit européen de l'environnement, contrairement à l'air ou à l'eau. Cela vient de changer. La directive (UE) 2025/2360 relative à la surveillance et à la résilience des sols, est entrée en vigueur le 16 décembre 2025, comme l'annonce la Commission européenne. Elle organise la surveillance de la santé des sols et la gestion des sites contaminés. Les États disposent de trois ans pour la transposer. L'ambition de sols sains d'ici 2050 reste non contraignante : elle ne signifie pas que chaque terrain doit être dépollué avant cette date.
Ce que la terre nous rend
Revenons une dernière fois dans la vallée de l'Orbiel. Des décennies d'activité minière continuent d'y poser un problème, longtemps après la fermeture de la mine. La pollution des sols obéit à cette logique : discrète pendant des années, elle peut revenir vers nous par l'eau, la poussière ou l'assiette. La bonne nouvelle, c'est que nous savons désormais mieux la cartographier, l'encadrer et la traiter. Reste à savoir si nous saurons protéger les sols avant qu'ils ne gardent la trace de nos activités d'aujourd'hui.
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Sources et références
- Tribunal administratif de Montpellier, décision n° 2301018, Association Terres d'Orbiel, 22 juillet 2025
- INRAE, « Persistence of pesticide residues in soils: the importance of monitoring at a national scale », 2023
- Directive (UE) 2025/2360 relative à la surveillance et à la résilience des sols, EUR-Lex
- Santé publique France, « Sols : notre action » (plus de 6 500 sites et sols pollués recensés)
- Géorisques, dossier expert sites et sols potentiellement pollués, chiffres clés 2024
- Santé publique France, Imprégnation par le cadmium, Esteban 2014–2016, juillet 2021, p.25–26
- Commission européenne, First EU law on soil set to enter into force, 5 décembre 2025
- Conseil de l’Union européenne, adoption du cadre de surveillance des sols, 29 septembre 2025
- INRAE, Les sols, essentiels pour la planète
- BRGM, Phytotechnologies, fiche PHYTO-3, novembre 2021
- INRS, Risques biologiques et biodépollution des sols, ND2372, 2013
Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.




