La vaquita de LesPreuves observe une coupe pédagogique de sol dans un paysage de bananeraies et de littoral.
Illustration pédagogique fictive : les points lumineux symbolisent un polluant persistant et ne représentent aucune mesure de chlordécone.Crédit : LesPreuves.

Chlordécone : l'histoire d'une pollution durable aux Antilles

6 min de lecture

Dans les années 1970, en Martinique et en Guadeloupe, les bananeraies subissent les attaques du charançon du bananier. Pour le combattre, les planteurs épandent un insecticide puissant, le chlordécone. Pendant vingt ans, le produit est déversé au pied des bananiers. Les autorisations de vente sont retirées en 1990, mais son usage se poursuit aux Antilles, par dérogation, jusqu'en 1993. Plus de trente ans plus tard, il est toujours là : dans des sols, des cours d'eau, le milieu marin, des aliments, et dans le sang de la grande majorité des adultes étudiés. Voici l'histoire d'une pollution hors norme, au cœur du dossier sur la pollution chimique.

À retenir

  • Le chlordécone a été utilisé dans les bananeraies de Guadeloupe et de Martinique entre 1972 et 1993, avec des dérogations après le retrait des autorisations en 1990.
  • Kannari 2, menée en 2024 et publiée en juin 2026, estime que 81,3 % des adultes en Guadeloupe et 85,5 % en Martinique ont du chlordécone détectable dans le sang.
  • Le non-lieu pénal a été confirmé en appel en juin 2026. Une décision administrative de 2025 prévoit une indemnisation lorsque le préjudice d'anxiété est personnellement démontré.

Un insecticide contre le charançon

Le chlordécone servait à lutter contre le charançon dans les bananeraies. La cour administrative d'appel de Paris rappelle que l'usage de produits contenant cette substance y a été autorisé entre 1972 et 1993. Elle détaille les renouvellements d'autorisations et les dérogations de 1990 à 1993, malgré l'évolution des connaissances sur la toxicité.

En juin 2022, le tribunal administratif avait reconnu des fautes de l'État. La décision rendue en appel le 11 mars 2025 précise ces responsabilités : autorisations, usage prolongé, mais aussi retards pour mesurer la contamination et protéger la population.

Une molécule qui ne veut pas partir

Le chlordécone est un polluant particulièrement persistant. INRAE indiquait en 2020 que sa persistance pourrait s'étendre sur un à cinq ou six siècles, selon les sols. Cette estimation exprime une durée possible dans certaines conditions, pas une échéance certaine pour chaque parcelle. L'insecticide a aussi contaminé les eaux souterraines, des rivières et le littoral marin. Il rejoint ainsi les enjeux des polluants persistants, comme les PCB ou les métaux lourds, et illustre la mémoire des sols décrite dans le dossier sur la pollution des sols.

Plus de huit adultes sur dix avec des traces détectables

Pour mesurer l'imprégnation de la population, Santé publique France mène les études Kannari. La première campagne remonte à 2013-2014. La deuxième a été menée de janvier à juillet 2024 ; ses résultats ne sont donc pas des prélèvements réalisés en 2026.

Selon les premiers résultats de Kannari 2 publiés en juin 2026, la part d’adultes présentant du chlordécone détectable dans le sang atteint 81,3 % en Guadeloupe et 85,5 % en Martinique. Respectivement 14,3 % et 18,7 % dépassent la valeur toxicologique de référence interne de 0,4 µg/L. Ce dépassement signale un niveau auquel un risque sanitaire ne peut être exclu ; il ne diagnostique pas une maladie.

L'imprégnation moyenne diminue par rapport à la première étude, mais les disparités restent fortes. Les niveaux moyens sont deux à trois fois plus élevés en zone contaminée ; pêcheurs et agriculteurs sont particulièrement exposés. Ces estimations concernent les adultes. L'échantillon d'enfants est trop réduit pour généraliser à tous les enfants des deux territoires.

Quels effets sur la santé ?

Le principal risque étudié est le cancer de la prostate. Selon l'expertise collective de l'Inserm publiée en 2021, la présomption d'un lien avec l'exposition au chlordécone est forte et une relation causale est jugée vraisemblable. Cela ne permet pas d'attribuer chaque cancer à cette seule exposition. Les effets plus généraux des pesticides sont présentés dans l'article sur les pesticides et leurs effets sur la santé.

Vingt ans de procédures

Le chlordécone a aussi une longue histoire judiciaire.

Le volet pénal. Un non-lieu a été prononcé en janvier 2023. Générations Futures, partie civile, rapporte sa confirmation en appel le 22 juin 2026 et indiquait envisager un pourvoi en cassation. Ce communiqué de partie ne remplace pas l'arrêt intégral ; il ne permet surtout pas d'affirmer que toute voie de recours serait définitivement close.

Le volet administratif. Le 11 mars 2025, la cour administrative d'appel de Paris a retenu plusieurs fautes de l'État. Elle a indemnisé une dizaine de personnes ayant apporté des éléments personnels suffisants pour démontrer un préjudice d'anxiété. Une exposition invoquée sans justification individuelle ne suffit pas. La cour signale un pourvoi enregistré le 9 mai 2025 ; cette décision ne doit pas être présentée comme une indemnisation générale et définitive de tous les habitants.

La loi du 12 juin 2026 reconnaît la part de responsabilité de l'État et fixe notamment un objectif d'indemnisation de toutes les victimes. Elle demande aussi un rapport sur une éventuelle extension du fonds d'indemnisation des victimes de pesticides. Le texte ne crée pas, à lui seul, un versement automatique pour chaque personne exposée.

Vivre avec la pollution

Depuis 2008, les plans chlordécone cherchent à réduire les expositions. En juin 2026, la Haute Autorité de santé a précisé les situations dans lesquelles proposer un dosage sanguin et accompagner les patients. La chlordéconémie mesure une imprégnation à un moment donné ; elle ne prédit pas, à elle seule, l'apparition d'une maladie. Les mesures de réduction d'exposition doivent être adaptées avec un professionnel de santé.

Pour un jardin familial, mieux vaut s'appuyer sur les programmes locaux JAFA, qui accompagnent les pratiques de culture et d'élevage selon la contamination. La réflexion générale sur le potager sur sol pollué complète cet accompagnement, sans remplacer les recommandations propres au chlordécone et aux territoires antillais.

Une pollution qui engage plusieurs générations

Revenons aux bananeraies des années 1970 et à la lutte contre le charançon. L'usage de l'insecticide a cessé depuis des décennies ; les expositions, elles, persistent. La réponse ne se limite donc pas au calendrier des procédures : comment réduire les transferts vers l'alimentation, accompagner les personnes exposées et réparer des dommages qui engagent plusieurs générations ?

Dans le même dossier

Sources et références

Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.

Signaler une erreur

À lire aussi

Tous les articles

Vous choisissez si LesPreuves peut utiliser Google Analytics. Refuser la mesure d’audience ne limite pas l’accès aux articles.

En savoir plus sur la mesure d’audience