
Microplastiques dans les sols : une pollution plus massive que dans les océans ?
Quand on pense à la pollution plastique, une image s'impose : une tortue prise dans un filet, une plage jonchée de bouteilles, un « continent » de déchets flottant dans le Pacifique. Pourtant, une partie du problème se joue loin des côtes, dans un endroit où personne ne regarde : sous nos pieds. Films de paillage déchirés, fibres de compost, fragments de bâches, poussières de pneus. En 2021, un rapport de l'Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture a lancé une alerte inattendue : les sols contiendraient davantage de microplastiques que les océans. En 2025, des chercheurs français ont jugé cette hypothèse vraisemblable. Plongée dans une pollution longtemps ignorée, au cœur de la pollution des sols.
À retenir
- Selon la FAO, les chaînes de valeur agricoles utilisaient, selon le rapport de 2021, environ 12,5 millions de tonnes de produits plastiques dans le monde.
- Selon une expertise scientifique collective INRAE-CNRS publiée en mai 2025, la contamination totale des sols par les microplastiques est vraisemblablement supérieure à celle des océans.
- Les plastiques dits biodégradables ne sont pas une solution suffisante : la réduction des usages reste la voie principale, selon cette même expertise.
Une alerte venue de la FAO
En décembre 2021, la FAO publie le premier grand rapport consacré aux plastiques agricoles. Ses chiffres surprennent : selon l'ONU, les chaînes de valeur agricoles utilisaient environ 12,5 millions de tonnes de produits plastiques, auxquelles s'ajoutent 37,3 millions de tonnes pour les emballages alimentaires. Les cultures et l'élevage en consomment à eux seuls 10,2 millions de tonnes.
Dans l'avant-propos, la directrice générale adjointe de la FAO écrit que les sols sont l'un des principaux réceptacles des plastiques agricoles et sont connus pour contenir de plus grandes quantités de microplastiques que les océans, selon la FAO. La FAO prévoit aussi une hausse de la demande : selon l'organisation elle-même, les films pour serres, paillage et ensilage devraient passer de 6,1 millions de tonnes en 2018 à 9,5 millions en 2030.
L’expertise française
En mai 2025, l'INRAE et le CNRS publient une expertise scientifique collective sur les plastiques dans l'agriculture et l'alimentation. Selon l’INRAE, ses auteurs estiment que la pollution est généralisée à tous les types de sols, et que la contamination totale des sols par les microplastiques est vraisemblablement supérieure à celle des océans. Une étude publiée en 2024, présentée par l’ADEME en janvier 2025, avait trouvé des microplastiques dans 25 des 33 échantillons de sols examinés. Ce résultat porte sur cet échantillon, pas sur tous les sols français.
Par où arrivent-ils ?
Les chercheurs identifient plusieurs portes d'entrée, sans pouvoir encore quantifier la part exacte de chacune, selon la même expertise :
- les plastiques agricoles, comme les films de paillage qui recouvrent le sol pour limiter les mauvaises herbes, et qui se fragmentent au fil des saisons ;
- les amendements organiques, comme le compost ou le lisier, qui peuvent contenir des fragments de plastiques mal triés ;
- les boues d'épuration, qui concentrent une partie des microplastiques des eaux usées, dont les fibres de vêtements synthétiques, et qui posent aussi la question des PFAS épandus avec les boues d'épuration ;
- l'irrigation et les dépôts atmosphériques, qui apportent des particules venues d'ailleurs.
Selon les données de cette expertise, en France en 2023, 20 % des plastiques consommés étaient destinés aux secteurs agricole et alimentaire, dont 91 % pour l'emballage et 9 % pour l'agriculture elle-même.
Pourquoi les sols en accumulent autant
Un océan est immense, mais il dilue, brasse et disperse, comme le montre la présence des microplastiques dans l'eau, des rivières jusqu'à la mer. Un sol, lui, retient. Chaque année, de nouveaux fragments s'ajoutent à ceux des années précédentes, et les labours les enfouissent plus profondément. Comme pour les métaux ou les polluants persistants, le sol fonctionne comme une mémoire qui s'enrichit à chaque saison.
Que font-ils dans le sol ?
Les connaissances progressent, mais restent incomplètes. Les microplastiques peuvent modifier la structure du sol, sa capacité à retenir l'eau et la vie des organismes qui l'habitent, comme les vers de terre. Ils peuvent aussi transporter à leur surface d'autres polluants. Selon l'expertise INRAE-CNRS, les microplastiques ont été détectés dans de nombreux organismes, y compris les humains, chez qui on les retrouve dans de nombreux organes.
Attention toutefois à ne pas confondre présence et effet démontré. Pour la santé humaine, les effets précis des microplastiques ingérés restent encore mal établis, et la recherche se poursuit. La distinction entre une substance détectée et un risque prouvé est au cœur des conséquences de la pollution.
Le piège du « biodégradable »
On pourrait penser que les plastiques biodégradables règlent le problème. L'expertise INRAE-CNRS est sans détour : le recyclage reste limité par la dégradation et la contamination des matériaux, et les plastiques biodégradables se décomposent mal dans de nombreuses conditions réelles. Réduire les usages reste donc essentiel. En pratique, un plastique dit biodégradable ne se dégrade pas toujours complètement dans les conditions réelles d'un champ, et peut lui aussi se fragmenter.
Ce qui peut changer
- Réduire l'usage des plastiques agricoles là où des alternatives existent, comme les paillages végétaux ;
- Collecter et recycler les films usagés plutôt que de les laisser se dégrader sur place ;
- Améliorer le tri des déchets destinés au compost, pour éviter d'y introduire des plastiques ;
- Surveiller les sols, comme le prévoit désormais la directive européenne sur la surveillance des sols.
La face cachée de la pollution plastique
Revenons à la tortue et à la plage couverte de bouteilles. Ces images sont réelles, mais elles ne montrent qu'une partie de l'histoire. Sous nos champs, une autre pollution plastique s'accumule en silence, plus massive peut-être, et bien moins visible. Et si la prochaine grande question sur le plastique ne se posait plus au bord de la mer, mais dans nos jardins et nos champs ?
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Sources et références
- ONU Info, « Plastics in agrifood systems » (rapport de la FAO), 7 décembre 2021
- FAO, « Plastics in agrifood systems: The good, the bad and the ugly », décembre 2021
- INRAE-CNRS, expertise collective sur les plastiques en agriculture et alimentation, 23 mai 2025
- Directive (UE) 2025/2360 relative à la surveillance et à la résilience des sols, EUR-Lex
- ADEME, MICROSOF : microplastiques dans 25 des33échantillons de sols analysés, communiqué9janvier2025 (étude2024)
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