
Friches industrielles : l'héritage invisible de deux siècles d'usines
Imaginons une grande halle de briques rouges, au bord d’un canal dans une ville moyenne. Elle attend depuis vingt ans. Les vitres sont brisées, la végétation a envahi la cour. Autrefois, on y fabriquait des produits chimiques, puis des pièces métalliques. Aujourd'hui, un promoteur rêve d'y construire des logements, une crèche, un parc. Mais avant la première pelleteuse, une question se pose : qu'y a-t-il sous la dalle de béton ? Solvants, hydrocarbures, métaux, résidus de production. Deux siècles d'industrie ont laissé en France des milliers de terrains comme celui-ci. Voici l'histoire de ces friches, et le défi de leur seconde vie, un volet majeur de la pollution des sols.
À retenir
- Des inventaires historiques de 2019–2020 mentionnaient plus de 6 500 sites pollués et environ 300 000 anciens sites industriels : ces derniers ne sont pas tous effectivement pollués.
- Depuis la loi ALUR de 2014, l'État doit délimiter des secteurs d'information sur les sols là où une pollution est avérée.
- Reconvertir une friche impose de vérifier la compatibilité entre l'état du sol et le nouvel usage prévu.
Deux siècles d'activités, des milliers de traces
Selon le ministère de la Transition écologique, deux siècles d'activités industrielles ont laissé en France des pollutions de sols susceptibles de présenter des risques sanitaires, notamment lorsque d'anciennes zones industrielles deviennent des quartiers résidentiels ou de services.
Les activités en cause sont très variées : chimie, métallurgie, cokeries, usines à gaz, raffineries, mais aussi activités plus modestes et plus nombreuses, comme les stations-service, les garages, les blanchisseries ou les imprimeries. Chacune a pu laisser des traces différentes : hydrocarbures, solvants chlorés, métaux, goudrons.
Leur nombre est considérable. Une page de Santé publique France mise à jour en juillet 2019 mentionnait plus de 6 500 sites et sols pollués liés au passé industriel. Le rapport du Sénat de septembre 2020 recensait, lui, 322 225 anciens sites dans Basias au 17 juillet 2020. Ces chiffres sont historiques, pas un inventaire de 2026. L’inscription d’une ancienne activité signale une possibilité de pollution ; elle ne la démontre pas.
Pourquoi une pollution industrielle reste si longtemps
Sous une ancienne usine, les polluants ont souvent pénétré profondément. Des hydrocarbures peuvent imprégner le sol sur plusieurs mètres. Des solvants chlorés, plus lourds que l'eau, peuvent descendre jusqu'à la nappe souterraine et s'y répandre. Des métaux peuvent rester fixés dans le sol ou migrer selon sa chimie et la circulation de l’eau. Certains de ces polluants sont persistants, comme les PCB ou les métaux lourds, et ne disparaissent pas d'eux-mêmes.
C'est pourquoi un terrain peut sembler parfaitement sain en surface, couvert d'herbe ou d'un parking, tout en cachant une pollution active à quelques mètres de profondeur.
Garder la mémoire des sites
Pendant longtemps, cette mémoire industrielle s'est perdue au fil des ventes et des démolitions. La loi pour l'accès au logement et un urbanisme rénové (ALUR) du 24 mars 2014 a voulu y remédier. Elle a notamment créé les secteurs d'information sur les sols (SIS), qui recensent les terrains où la pollution est avérée et justifie des études de sols, notamment en cas de changement d'usage, selon le ministère de la Transition écologique. Elle a aussi prévu une carte des anciens sites industriels et activités de service.
Selon une présentation de la DREAL Pays de la Loire, les SIS sont arrêtés par le préfet et annexés aux plans locaux d'urbanisme, afin de conserver durablement cette mémoire. Chacun peut consulter ces inventaires et savoir si un terrain est pollué avant d'acheter.
La seconde vie des friches
Revenons à notre halle au bord du canal. Pourquoi ne pas la laisser à l'abandon et construire ailleurs ? Parce que chaque nouveau quartier bâti sur des terres agricoles ou naturelles consomme des sols vivants. Reconvertir une friche permet d'éviter cette consommation. Mais la reconversion suppose de traiter ou de gérer la pollution héritée.
La règle est celle de la compatibilité avec l'usage. On ne demande pas au sol d'une future crèche la même qualité qu'à celui d'un parking. Selon la DREAL Bretagne, certains projets de construction sur des terrains en SIS ou sur d'anciennes installations classées doivent être accompagnés d'une attestation d'un bureau d'études certifié, garantissant la prise en compte des mesures de gestion de la pollution pour l'usage prévu. Le dossier est jugé incomplet sans cette attestation.
Qui paie la facture ?
La loi ALUR a aussi clarifié la hiérarchie des responsables. Pour les pollutions issues d'une installation classée, la responsabilité première revient au dernier exploitant. Elle a également créé la procédure du « tiers demandeur », qui permet à un aménageur de reprendre, sous conditions, l'obligation de remise en état d'un site. Le détail de ce régime relève de la responsabilité en cas de terrain pollué.
Lorsque le responsable a disparu ou est insolvable, on parle de site orphelin. L’État peut confier des interventions à l’ADEME. Selon le ministère de la Transition écologique, la priorité est de supprimer les menaces fortes : ce recours ne garantit pas une dépollution complète et systématique de chaque site.
Les techniques pour tourner la page
Excavation des terres les plus polluées, traitement biologique sur place, confinement sous une couche de terre saine : les options sont nombreuses, et le choix dépend du polluant, du terrain et du futur usage. Ce que ces méthodes permettent réellement est détaillé à propos de la dépollution des sols.
Une ville bâtie sur son passé
Revenons une dernière fois devant la halle de briques. Si elle devient un jour un quartier vivant, ce sera au terme d'études, de travaux et de précautions invisibles pour ses futurs habitants. Les friches industrielles sont à la fois un héritage encombrant et une chance : celle de reconstruire la ville sur elle-même plutôt que sur les champs. Reste à savoir combien de ces terrains la France saura remettre en état, et à quel rythme.
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Sources et références
- Géorisques, plaquette « Les secteurs d'information sur les sols (SIS) », 2018
- Banque des Territoires, « Pollution des sols liée à des activités industrielles ou minières : Élisabeth Borne reconnaît des lacunes »
- DREAL Pays de la Loire, « Sites et sols pollués : suites de la loi ALUR », 15 octobre 2020
- DREAL Bretagne, « Collectivités et information sur la pollution des sols », septembre 2022
- INRS, « Dépollution des sols : techniques et risques biologiques », note documentaire ND 2372 (sites orphelins réhabilités par l'ADEME)
- Le Petit Juriste, « Loi ALUR : vers une consolidation du droit des sites et sols pollués »
- Santé publique France, « Sols : notre action » (plus de 6 500 sites et sols pollués recensés)
- Sénat, rapport 700, 8 septembre 2020, inventaires au 17 juillet 2020
- Ministère, gestion des sites et sols pollués, compatibilité des usages et tiers demandeur
- Code de l’environnement, article L556-3 : responsables et intervention de l’État
- Ineris, rapport scientifique 2003, comportement du trichloroéthylène
Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.




