La vaquita examine deux bocaux fermés de boues et de terre, devant une station d’épuration et un champ. Les PFAS invisibles ne sont pas représentés.
Illustration pédagogique : ni un prélèvement réel, ni une mesure de contamination.Crédit : LesPreuves.

PFAS et boues d'épuration : comment des « polluants éternels » se retrouvent dans les champs

7 min de lecture

L'idée semblait vertueuse. Les stations d'épuration produisent chaque jour des boues, riches en matière organique, en azote et en phosphore. Plutôt que de les brûler ou de les enfouir, pourquoi ne pas les épandre sur les champs comme engrais ? La pratique s'est largement répandue, souvent présentée comme un modèle d'économie circulaire. Puis, en février 2026, une enquête journalistique a révélé des niveaux très élevés de PFAS dans des sols agricoles de la Meuse et des Ardennes, là où des boues industrielles avaient été épandues pendant des années. Les « polluants éternels », partis dans les eaux usées d'usines, étaient revenus dans les champs. Voici comment, et ce qui change désormais, un chapitre récent de la pollution des sols.

À retenir

  • Les PFAS ne sont pas éliminés par les stations d'épuration classiques ; une partie se concentre dans les boues, qui peuvent être épandues sur des terres agricoles.
  • Une circulaire du 27 avril 2026 demande aux préfets de prescrire la mesure de 52 PFAS dans les boues agricoles des stations de 10 000 équivalents-habitants et plus ; elle prévoit une extension en 2027.
  • Les stations concernées en 2026 représentent environ 6 % du parc, mais 86 % des volumes de boues du territoire.

Le voyage d'un PFAS, de l'usine au champ

Suivons une molécule de PFAS. Elle quitte une usine qui l'utilise, par exemple pour rendre du papier ou du textile résistant à l'eau ou à la graisse. Rejetée dans le réseau d'assainissement, elle arrive dans une station d'épuration. Mais ces installations ne sont pas conçues pour détruire les PFAS, dont la liaison entre le carbone et le fluor est l'une des plus solides de la chimie. Une partie ressort avec l'eau traitée, une autre se fixe dans les boues.

Ces boues sont ensuite épandues sur un champ, directement ou après compostage ou méthanisation. La molécule se retrouve alors dans le sol agricole. De là, elle peut rejoindre les nappes souterraines, ou passer dans certaines cultures. Tout le parcours de ces polluants persistants comme les PCB, les PFAS ou les métaux lourds obéit à cette même logique : ils ne disparaissent pas, ils se déplacent.

Selon la Banque des Territoires, un rapport de Générations Futures publié en avril 2025 a relevé que 575 installations classées déversent leurs effluents dans des stations d'épuration urbaines qui ne sont pas conçues pour traiter les PFAS, avec un risque de contamination des sols agricoles via l'épandage des boues.

L'alerte de la Meuse et des Ardennes

En février 2026, une enquête de France 3 et du média Disclose a révélé des taux très élevés de PFAS dans des sols agricoles de la Meuse et des Ardennes, où des boues industrielles avaient été épandues pendant des décennies, selon l'AFP reprise par Pleinchamp. Dans ces départements, la consommation de l'eau du robinet avait été restreinte dans plusieurs petites communes à l'été 2025, en raison de concentrations élevées de PFAS.

Cette affaire a mis en lumière un angle mort : alors que l'eau du robinet venait tout juste d'être soumise à un contrôle réglementaire des PFAS, les boues épandues sur les champs ne l'étaient pas.

Ce que change la circulaire du 27 avril 2026

Le gouvernement a réagi par une circulaire du 27 avril 2026, signée par les ministères de la Transition écologique et de la Santé et publiée au Bulletin officiel le 29 avril, avec une application prévue au plus tard le 1er juillet 2026. Son constat de départ est frappant : selon le cabinet d'avocats Seban Avocats, qui en cite le texte, environ 75 % des boues de stations d'épuration urbaines et environ 60 % des boues industrielles sont valorisées en agriculture.

La circulaire repose sur trois étages :

1. Mesurer. En 2026, les stations d'épuration urbaines et industrielles de 10 000 équivalents-habitants et plus doivent mesurer 52 PFAS, dont le TFA, dans leurs boues destinées à l'agriculture. Selon le cabinet du ministre délégué cité par l'AFP, ces stations représentent environ 6 % du parc, mais 86 % des volumes de boues du territoire. Les prélèvements s'étalent sur une année, et le contrôle doit être étendu en 2027. 2. Gérer les boues. Sur recommandation d'un rapport des inspections de l'environnement et de l'agriculture, la circulaire retient les seuils appliqués en Wallonie : 400 microgrammes par kilogramme de matière sèche pour la somme de 22 PFAS, et 40 microgrammes pour la somme de 6 d'entre eux, parmi les plus préoccupants, selon l'AFP reprise par Pleinchamp. Un dépassement doit conduire à suspendre la valorisation agricole des boues, orientées vers d’autres filières conformes à la réglementation, ou temporairement stockées pour une contre-analyse. 3. Surveiller les sols. En cas de dépassement confirmé, les exploitants doivent analyser un échantillon représentatif des parcelles ayant reçu leurs boues au cours des cinq dernières années. La circulaire prévoit aussi des campagnes sur les sols pour les stations de plus de 50 000 équivalents-habitants.

Sur le terrain, les préfets ont commencé à décliner ces règles par arrêtés à partir de l'été 2026, en s'appuyant sur une note technique du consortium scientifique Aquaref publiée en mai 2026. Un arrêté de la préfecture du Doubs, publié sur Géorisques, en donne le détail : les campagnes de prélèvements s'étalent sur douze mois ; si un prélèvement unique dépasse un seuil, l'exploitant peut soit orienter ses boues vers une autre filière, soit les entreposer et faire une nouvelle analyse pour confirmer le dépassement ; en cas de dépassement confirmé, les boues ne peuvent plus être valorisées en agriculture, et l’exploitant doit transmettre dans les deux mois un rapport identifiant les sources de contamination et les actions pour y mettre fin.

Un problème qui dépasse les boues

Les boues ne sont qu'une voie parmi d'autres. Les PFAS atteignent aussi les sols par les retombées atmosphériques autour de certains sites industriels, par l'eau d'irrigation, ou par les mousses anti-incendie utilisées sur les aéroports et les sites militaires. Et une fois dans le sol, ils peuvent migrer vers les nappes qui alimentent l'eau potable. C'est pourquoi la question des PFAS relie étroitement la pollution des sols et celle de l'eau, où la présence de PFAS et de TFA dans l'eau potable ne relève pas d’un contrôle identique pour toutes les molécules : depuis janvier 2026, la surveillance obligatoire porte sur 20 PFAS, dont le TFA ne fait pas partie.

Faut-il arrêter d'épandre les boues ?

Pas nécessairement. Les boues restent une ressource agricole intéressante, qui recycle de la matière organique et des éléments nutritifs. L'enjeu est de s'assurer qu'elles ne transportent pas de contaminants en quantité problématique. La logique retenue est donc celle du contrôle et du tri : mesurer, puis orienter les boues contaminées vers d'autres filières. À plus long terme, la meilleure solution reste de réduire les rejets de PFAS à la source, dans les usines.

Une économie circulaire qui a ses angles morts

Revenons à l'idée de départ : faire des boues un engrais. L'intention était bonne, et elle le reste dans la plupart des cas. Mais l'affaire des PFAS montre qu'une économie circulaire peut aussi faire circuler des polluants, si l'on ne sait pas ce que contiennent les matières recyclées. La vraie question devient alors : que devons-nous analyser avant de rendre à la terre ce que nous avons rejeté dans l'eau ?

Dans le même dossier

Sources et références

Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.

Signaler une erreur

À lire aussi

Tous les articles

Vous choisissez si LesPreuves peut utiliser Google Analytics. Refuser la mesure d’audience ne limite pas l’accès aux articles.

En savoir plus sur la mesure d’audience