
Du sol à l'assiette : comment la pollution des sols atteint notre santé
Le matin, une tartine de pain. À midi, des pâtes. Le soir, des pommes de terre. Rien de plus ordinaire. Pourtant, ces aliments du quotidien ont un point commun que peu de gens connaissent : ils sont les principales sources d'un métal toxique, le cadmium, qui passe des sols agricoles jusqu'à notre assiette. En France, les autorités sanitaires s'en inquiètent depuis plus de dix ans. Cette histoire illustre une vérité souvent ignorée : un sol pollué n'a pas besoin qu'on le touche pour nous atteindre. Il suffit parfois qu'on mange ce qui y a poussé. Voici comment les polluants des sols rejoignent notre organisme, un volet central de la pollution des sols.
À retenir
- Les polluants des sols atteignent l'organisme notamment par l’ingestion de terre ou de poussières, l’alimentation et l’inhalation.
- Selon Santé publique France, l'imprégnation moyenne des adultes français au cadmium a nettement augmenté entre 2006-2007 et 2014-2016, selon les populations comparées.
- Selon l'Anses, plus de 80 % des apports de cadmium aux sols agricoles français proviennent des matières fertilisantes, dont 55 % des engrais minéraux phosphatés.
Trois chemins du sol jusqu'à nous
Un polluant enfoui dans le sol ne rend personne malade tant qu'il y reste. Le risque apparaît lorsqu'il trouve un chemin jusqu'à nous. Il en existe trois principaux.
Avaler de la terre ou de la poussière. C'est la voie la plus directe, surtout pour les jeunes enfants qui portent leurs mains à la bouche. Sur les sols pollués au plomb, c'est souvent la principale source d'exposition, comme le montrent les recommandations pour cultiver un potager sur un sol pollué.
Manger ce qui pousse sur le sol. Certains polluants passent des racines aux parties consommées des plantes. C'est le cas du cadmium dans les céréales et les pommes de terre.
Respirer des poussières soulevées d'un sol contaminé, par exemple sur un chantier ou un terrain nu et sec, qui viennent s'ajouter aux particules fines présentes dans l'air.
Le cadmium, un métal qui voyage des champs à l'assiette
Le cadmium est naturellement présent dans certaines roches. Mais les activités humaines, et avant tout l'épandage d'engrais minéraux phosphatés, en augmentent fortement la présence dans les sols agricoles. Selon un rapport de l'Assemblée nationale qui reprend l'expertise de l'Anses de mars 2026, les matières fertilisantes représentent en moyenne plus de 80 % des apports de cadmium aux sols agricoles français, dont 55 % proviennent des seuls engrais minéraux phosphatés.
Une fois dans le sol, le cadmium pénètre dans les végétaux par leurs racines et s'accumule le long de la chaîne alimentaire. Le même rapport cite, parmi les aliments les plus contributeurs, le pain et les produits à base de blé, les pâtes, les pommes de terre, les viennoiseries, les gâteaux et les biscuits. C'est là tout le paradoxe : ce ne sont pas des aliments exotiques ou rares, mais le cœur de notre alimentation. L'origine de ce métal dans les champs est détaillée à propos des pesticides et engrais dans les sols agricoles.
Une imprégnation en hausse
Les chiffres de Santé publique France ont frappé les esprits. Le rapport Esteban publié en 2021 indique une moyenne géométrique de cadmium urinaire de 0,57 microgramme par gramme de créatinine chez les adultes de 18 à 74 ans en 2014-2016. Pour comparer avec 2006-2007, il retient des échantillons aux critères similaires : la valeur passe alors de 0,29 à 0,51. La hausse reste importante, mais les deux valeurs de 2014-2016 ne concernent pas exactement le même échantillon.
Dans cette enquête réalisée en 2014-2016, près de la moitié des adultes de 18 à 60 ans dépassaient le repère de 0,5 microgramme de cadmium par gramme de créatinine. Il ne s’agit pas d’une mesure de la population en 2026. Hors tabac, l’alimentation est la principale source d’exposition. L’étude de l’Anses de 2011 estimait que l’exposition alimentaire dépassait sa valeur de référence pour environ 15 % des enfants de 3 à 17 ans et 0,6 % des adultes. Le rapport de l’Anses publié en mars 2026 confirme l’importance d’agir sur les sources de contamination, avec de nouvelles données et méthodes.
Pourquoi c'est préoccupant
Le cadmium est reconnu comme cancérogène, mutagène et toxique pour la reproduction. Lors d'une exposition prolongée, il peut atteindre les reins et les os, selon l’Assurance maladie. Il s'accumule dans l'organisme au fil des années, ce qui explique que les effets se jouent sur le long terme.
Mais attention au raccourci. Dépasser un seuil de référence ne signifie pas être malade : cela signifie que la marge de sécurité n'est plus respectée, et que le risque augmente. C'est toute la logique des normes et des seuils sanitaires, qui intègrent des marges de précaution, comme l'explique le décryptage des seuils, normes et valeurs limites.
Les autres polluants des sols
Le cadmium n'est pas seul. Le plomb est toxique pour le système nerveux, en particulier chez l'enfant. L'arsenic inorganique est un cancérogène reconnu, comme l'a rappelé la surexposition d'enfants dans la vallée de l'Orbiel, racontée à propos des métaux lourds dans les sols. Les PFAS peuvent migrer des sols vers les nappes, et donc vers l'eau potable, comme le montre l'histoire des PFAS et du TFA dans l'eau potable. Chaque polluant a sa propre toxicité, et ses propres voies d'exposition.
Ce qui protège
Au niveau collectif, agir à la source est un levier majeur. Pour le cadmium, l'Anses recommande depuis 2019 de limiter la teneur des engrais phosphatés à 20 mg par kilogramme d'anhydride phosphorique. Le 3 juin 2026, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture une proposition de loi prévoyant 40 mg dès 2027 puis 20 mg en 2030. Le texte doit encore être examiné par le Sénat. Depuis, le gouvernement a annoncé le 2 octobre 2026 une trajectoire de 60 mg en 2027, 40 mg en 2028 et 20 mg en 2030. Le communiqué précise que l’arrêté de diminution doit être notifié à la Commission européenne et que le calendrier peut être adapté : cette annonce ne se confond pas avec la proposition parlementaire. Par ailleurs, selon l’Assurance maladie, le dépistage prescrit en laboratoire de ville est pris en charge à 60 % depuis le 16 juin 2026 dans des indications définies, notamment pour des personnes potentiellement surexposées du fait de leur lieu de résidence.
Au niveau individuel, varier son alimentation limite l'exposition à un contaminant particulier. Ne pas fumer compte aussi : le tabac est une source importante de cadmium. Et autour d'un sol pollué, les gestes d'hygiène simples, comme se laver les mains et laver les légumes, aident à réduire l'exposition, surtout chez les enfants.
De la tartine au champ
Revenons à notre journée ordinaire : la tartine, les pâtes, les pommes de terre. Derrière ces aliments se cache un lien direct avec la façon dont nous fertilisons nos sols. La pollution des sols n'est donc pas seulement l'affaire des friches industrielles ou des mines abandonnées : elle se joue aussi dans nos assiettes, chaque jour. Reste une question : combien de temps faudra-t-il pour que les sols agricoles, une fois les apports réduits, cessent de nous rendre ce que nous y avons mis ?
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Sources et références
- Assemblée nationale, rapport sur la proposition de loi relative au cadmium dans les engrais phosphatés, n° 2839, 2026 (expertise de l'Anses de mars 2026)
- Assemblée nationale, question écrite n° 1613 sur le cadmium dans les engrais phosphatés (données de Santé publique France et de l'Anses)
- Banque des Territoires, « L'Assemblée nationale adopte une proposition de loi pour limiter l'exposition au cadmium », juin 2026
- ARS Île-de-France, présentation « La situation des sols en Île-de-France et à Meudon », 2024
- Santé publique France, cadmium, Esteban 2014–2016, publié en 2021, p. 25–28
- Anses, expertise cadmium, mars 2026, p. 188 et 250
- Sénat, texte 704 et dossier en première lecture
- Gouvernement, trajectoire cadmium annoncée le 2 octobre 2026
- Assurance maladie, remboursement ciblé du dépistage, 22 juillet 2026
- Assurance maladie, toxicité chronique du cadmium, 25 mars 2026
- OMS, arsenic inorganique, 7 décembre 2022
Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.




