
Pesticides et engrais : ce que révèle l'analyse des sols agricoles français
Entre 2019 et 2021, des chercheurs de l'INRAE parcourent la France avec une mission inhabituelle. Leur objectif n'est pas de mesurer la pollution de l'eau ou de l'air, déjà bien surveillée, mais celle des sols, dont on sait très peu de chose. Ils prélèvent la terre de 47 parcelles : des champs de céréales, des vignes, des vergers, mais aussi des prairies, des forêts et des friches, supposées épargnées. Au laboratoire, ils recherchent 111 pesticides. Le résultat les surprend eux-mêmes : un seul site sur 47 n'en contient aucun. Même les sols qui n'avaient pas été traités depuis longtemps en portent la trace. Voici ce que l'analyse des sols agricoles révèle, un chapitre clé de la pollution des sols.
À retenir
- Selon une étude de l'INRAE publiée en 2023, 98 % des sols analysés contenaient au moins un résidu de pesticide, y compris sous des forêts, des prairies et des parcelles en agriculture biologique.
- Selon l'Anses, les matières fertilisantes représentent en moyenne plus de 80 % des apports de cadmium aux sols agricoles français, dont 55 % viennent des engrais minéraux phosphatés.
- La teneur maximale en cadmium des engrais phosphatés est de 60 mg par kg d'anhydride phosphorique dans l'Union européenne ; l'Anses recommande de l'abaisser à 20 mg.
L'enquête des 47 parcelles
Le projet s'appelle Phytosol. Financé par l'Anses et coordonné par l'INRAE avec l'université de Bordeaux, il s'appuie sur le Réseau de mesures de la qualité des sols, qui suit l'état des sols français depuis des années. Les chercheurs y ont analysé 111 substances, choisies selon leurs usages et leur comportement dans l'environnement.
Les résultats, publiés en 2023 dans la revue Environmental Science & Technology et présentés par l'INRAE, sont sans ambiguïté :
- 98 % des sites présentaient au moins une substance ;
- 67 molécules différentes ont été retrouvées, surtout des fongicides et des herbicides ;
- les parcelles de grandes cultures étaient les plus contaminées, avec jusqu'à 33 substances sur un seul site et une moyenne de 15.
Selon Pleinchamp, les molécules les plus fréquentes étaient le glyphosate et l'AMPA, son principal produit de dégradation, présents dans 70 % et 83 % des sols prélevés.
La vraie surprise : des pesticides là où on ne les attendait pas
Le résultat le plus inattendu concerne les sols non traités. Sous des forêts, des prairies permanentes, des friches ou des parcelles cultivées en agriculture biologique depuis plusieurs années, les chercheurs ont trouvé des résidus, à des concentrations généralement plus faibles que dans les grandes cultures, selon Reporterre.
Comment l'expliquer ? Certains pesticides voyagent : ils dérivent lors des pulvérisations, circulent dans l'air, sont transportés par l'eau. D'autres sont simplement plus persistants que prévu. Les chercheurs soulignent que certains résidus étaient présents bien après leur temps de dégradation théorique, et à des concentrations supérieures à celles attendues. Autrement dit, les sols gardent la mémoire des traitements plus longtemps que ne le prévoient les procédures d'homologation.
Et les vers de terre ?
Ces résidus ne sont pas sans conséquence pour la vie du sol. L'évaluation des risques menée par les chercheurs indique un risque modéré à élevé pour les vers de terre, notamment dans les sols de grandes cultures, selon l'INRAE. Or les vers de terre aèrent le sol, mélangent la matière organique et favorisent l'infiltration de l'eau. Fragiliser ces ingénieurs discrets, c'est fragiliser la fertilité même des terres. Leur place dans le vivant rejoint l'impact de la pollution sur la biodiversité.
Face à ces résultats, le programme Phytosol II prévoit d'étendre la surveillance à 540 sites entre 2024 et 2027, selon le rapport d'activité 2025 de l'INRAE Centre-Val de Loire.
L'autre héritage des champs : le cadmium des engrais
Les pesticides ne sont pas les seuls à s'accumuler. Les engrais minéraux phosphatés, fabriqués à partir de roches naturellement riches en cadmium, en apportent chaque année aux sols. Ce métal toxique ne se dégrade pas : il s'accumule, puis passe des sols aux cultures.
Selon un rapport de l'Assemblée nationale qui reprend l'expertise publiée par l'Anses en mars 2026, les matières fertilisantes représentent en moyenne plus de 80 % des apports de cadmium aux sols agricoles français, dont 55 % proviennent des seuls engrais minéraux phosphatés.
La réglementation fixe des plafonds. Selon Réussir, la teneur maximale est aujourd'hui de 60 mg de cadmium par kilogramme d'anhydride phosphorique pour les fertilisants UE portant le marquage CE et contenant au moins 5 % d'anhydride phosphorique, tandis que le plafond national est de 90 mg pour les engrais phosphatés sans marquage CE, selon le rapport parlementaire de mai 2026. L'Anses recommande depuis 2019 de descendre à 20 mg, pour ne pas dépasser un apport de 2 grammes de cadmium par hectare et par an. Le 3 juin 2026, selon la Banque des Territoires, l'Assemblée nationale a adopté en première lecture, par 144 voix contre 22, une proposition de loi fixant une baisse en deux étapes : 40 mg au 1er janvier 2027, puis 20 mg au 1er janvier 2030. Le texte a été adopté contre l'avis du gouvernement, qui défend une trajectoire plus lente : selon l'AFP reprise par L'Info Durable, 60 mg en 2027, 40 mg en 2030 et 20 mg d'ici 2038. La proposition de loi a été transmise au Sénat le 4 juin 2026. Le passage de ce cadmium du sol à l'assiette explique l'inquiétude des autorités sanitaires.
Des nitrates qui ne restent pas dans le sol
Les engrais azotés, eux, posent un autre problème. Les nitrates ne s'accumulent pas dans le sol : ils le traversent. Entraînés par la pluie, ils rejoignent les nappes souterraines et les rivières, où ils dégradent la qualité de l'eau potable et nourrissent des proliférations d'algues. Le sol n'est ici qu'une étape de leur voyage, retracé à propos des nitrates et des pesticides jusqu'à l'eau du robinet.
Ce qui peut changer
Plusieurs leviers existent, que les agriculteurs et les pouvoirs publics mettent en œuvre à des degrés divers :
- réduire l'usage des pesticides, par des méthodes alternatives comme la rotation des cultures ou le désherbage mécanique ;
- choisir des engrais phosphatés moins riches en cadmium, ou réduire les apports lorsque le sol est déjà bien pourvu en phosphore ;
- surveiller les sols, comme le prévoit désormais la directive européenne sur la surveillance des sols, entrée en vigueur en décembre 2025.
Les exploitants ont d'ailleurs déjà modifié certaines pratiques. Selon Terre-net, 62 % des surfaces de blé tendre ne recevaient aucun apport phosphaté dans l'année en 2021, une part en hausse de 33 % depuis 1994.
Ce que disent les 47 parcelles
Revenons à nos chercheurs et à leurs 47 échantillons de terre. Leur conclusion dépasse la simple inquiétude : faute de surveillance, on ignorait jusqu'ici ce que nos sols accumulaient. Désormais, on commence à le savoir. Reste une question que ces résultats posent à toute l'agriculture : comment nourrir la population sans laisser dans les sols une mémoire chimique que les générations suivantes devront gérer ?
Dans le même dossier
Sources et références
- INRAE, « Persistence of pesticide residues in soils: the importance of monitoring at a national scale », 2023
- INRAE Centre-Val de Loire, rapport d'activité 2024 (projet Phytosol, risque pour les vers de terre, extension jusqu'en 2027)
- Pleinchamp, « La pollution des sols par les pesticides, angle mort de la biosurveillance environnementale », 25 mai 2023
- Reporterre, « Même les sols cultivés en bio sont contaminés aux pesticides », mai 2023
- Assemblée nationale, rapport sur la proposition de loi relative au cadmium dans les engrais phosphatés, n° 2839, 2026 (expertise de l'Anses de mars 2026)
- Réussir, « Cadmium : que recommande l'Anses sur les engrais pour freiner la surexposition de la population française ? », mars 2026
- Banque des Territoires, « L'Assemblée nationale adopte une proposition de loi pour limiter l'exposition au cadmium », juin 2026
- L'Info Durable / AFP, « Un texte pour réduire l'exposition au cadmium adopté en commission », mai 2026
- Sénat, proposition de loi n° 704 (2025-2026) adoptée par l'Assemblée nationale, 4 juin 2026
- Terre-net, « Cadmium : les récoltes françaises respectent la réglementation »
- Directive (UE) 2025/2360 relative à la surveillance et à la résilience des sols, EUR-Lex
- INRAE Centre-Val de Loire, rapport 2025, p. 16 : Phytosol II, 540 sites entre 2024 et 2027
- ARVALIS : teneurs en cadmium et pratiques de fertilisation, juin 2026
- Sénat : proposition de loi n° 704 transmise le 4 juin 2026, paliers de 40 mg en 2027 et 20 mg en 2030 ; proposition, non loi promulguée
- Anses : avis et rapports sur les leviers de réduction du cadmium, mars 2026, archive publique
Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.




