
PFAS et TFA dans l'eau potable : l'histoire des « polluants éternels » qui ne veulent pas partir
Dans les années 1940, des chimistes mettent au point une famille de molécules aux propriétés presque magiques. Elles repoussent l'eau, la graisse et les taches, et résistent à la chaleur. On les retrouve bientôt partout : poêles antiadhésives, vestes imperméables, emballages alimentaires, mousses anti-incendie. Leur devenir une fois jetées, lavées ou rejetées soulève aujourd'hui un problème durable. Quatre-vingts ans plus tard, la réponse est tombée : elles sont toujours là, dans les rivières, les nappes, et jusque dans l'eau du robinet. On les appelle les PFAS, ou « polluants éternels ». Voici leur histoire, l'un des grands chapitres de la pollution de l'eau.
Le secret d'une molécule indestructible
PFAS signifie « substances per- et polyfluoroalkylées ». Ce n'est pas une molécule, mais une famille de plusieurs milliers de composés, qui partagent un point commun : une chaîne d'atomes de carbone entourée d'atomes de fluor.
Tout se joue dans cette liaison entre le carbone et le fluor, l'une des plus solides de toute la chimie. Dans les conditions ordinaires de l'environnement, cette liaison résiste fortement à la dégradation. Certains PFAS se transforment toutefois en d'autres PFAS persistants. C'est exactement ce qui faisait leur succès industriel, et c'est ce qui en fait aujourd'hui des polluants presque impossibles à éliminer. Ils rejoignent en cela les autres polluants persistants, comme les PCB ou les métaux lourds.
Comment ils arrivent jusqu'à nous
Suivons une molécule de PFAS. Elle peut sortir de la cheminée ou du tuyau d'une usine qui en fabrique ou en utilise. Elle peut s'échapper d'une mousse anti-incendie utilisée sur un aéroport, d'une décharge, ou de boues de stations d'épuration épandues sur un champ. Certains pesticides en contiennent, ou se dégradent en PFAS.
Une fois dans l'environnement, elle peut persister ou se transformer en d'autres PFAS : elle se dilue et voyage. Les plus petites, comme le TFA, sont très solubles et très mobiles. Elles filent vers les nappes, parfois loin de toute usine, et finissent par rejoindre les captages d'eau potable.
La grande enquête de l'Anses
Pour savoir ce qu'il en était vraiment, l'Anses a mené une campagne nationale de 2023 à 2025, en métropole et outre-mer. Selon l'association CLCV, qui en a résumé les résultats, 647 échantillons d'eau brute et 627 d'eau distribuée ont été analysés, représentant au moins 20 % de la population. Sur les 35 PFAS recherchés, 20 ont été détectés dans l'eau brute et 19 dans l'eau du robinet.
Le résultat qui a marqué les esprits concerne le TFA, le plus petit des PFAS : selon l'Anses, il a été détecté dans 92 % des prélèvements. Mais l'agence souligne aussi que, dans la grande majorité des cas, les concentrations mesurées restaient inférieures aux limites réglementaires lorsqu'elles existaient.
Pour la somme des 20 PFAS réglementés, seuls 9 échantillons d'eau du robinet sur 627 dépassaient la limite de 0,1 µg/L, selon Reporterre. Quant au TFA, qui n'a pas de limite européenne spécifique dans l'eau potable, le ministère a indiqué en décembre 2025 à l'Assemblée nationale qu'aucune eau traitée ne dépassait 60 µg/L, et que seuls deux sites dépassaient la valeur cible de 10 µg/L.
Le rapport de l’Anses précise que près des deux tiers des sites avaient été choisis pour leur intérêt vis-à-vis d’une possible contamination. Ces pourcentages décrivent les prélèvements de la campagne, pas la proportion exacte de tous les robinets français.
Le calendrier d'un encadrement qui se resserre
La réglementation a changé en plusieurs étapes, selon l'ARS Provence-Alpes-Côte d'Azur et le ministère de la Transition écologique :
| Date | Ce qui change |
|---|---|
| 1er janvier 2026 | 20 PFAS intégrés au contrôle sanitaire de l'eau potable, limite de 0,1 µg/L pour leur somme |
| 1er janvier 2026 | Interdiction des PFAS dans les cosmétiques, les farts de ski, les vêtements et chaussures (sauf équipements de protection et traces sous les seuils réglementaires) |
| 1er septembre 2026 | Redevance de 100 euros par 100 grammes de PFAS rejetés dans l'eau, pour les installations industrielles assujetties ; seuil de perception de 100 grammes par an |
| Janvier 2027 | Le TFA et le 6:2 FTSA s'ajoutent aux PFAS contrôlés dans l'eau potable |
| 2030 | Interdiction étendue à l'ensemble des textiles contenant des PFAS, sauf exceptions |
L'Autorité européenne de sécurité des aliments a publié ses conclusions le 22 juillet 2026 : la dose journalière admissible du TFA est abaissée à 0,014 mg par kilogramme de poids corporel et par jour, contre 0,05 auparavant. Cette valeur concerne l'exposition alimentaire totale ; ce n'est pas une limite réglementaire de concentration dans l'eau potable. Lire l’évaluation de l’EFSA.
Que risque-t-on vraiment ?
C'est la question que tout le monde se pose, et elle mérite une réponse précise. Selon l'Anses, des études menées sur certains PFAS connus montrent qu'ils peuvent avoir des effets néfastes : hausse du cholestérol, cancers, effets sur la fertilité, le développement du fœtus, le foie et les reins. Certains sont aussi suspectés d'interférer avec la thyroïde et le système immunitaire.
En décembre 2023, le Centre international de recherche sur le cancer a classé le PFOA « cancérogène pour l'homme » et le PFOS « peut-être cancérogène pour l'homme ». Pour le PFOA, ce classement repose sur des indications suffisantes chez l'animal et des indications mécanistiques fortes, les indications chez l'homme restant limitées.
Mais attention au raccourci : la présence d'une substance ne suffit pas à définir un risque. Tout dépend de la molécule, de la concentration et de la durée d'exposition, et des milliers de PFAS n'ont pas encore été évalués. La différence entre détection et danger est au cœur des questions sur l'eau contaminée et ses effets sur la santé.
Peut-on les retirer de l'eau ?
Oui, mais difficilement et à grands frais. Le charbon actif et les résines retiennent bien les PFAS à chaîne longue. Les plus petits, comme le TFA, glissent entre les mailles : il faut alors recourir à des techniques plus lourdes, comme l'osmose inverse. D'où l'importance de réduire les rejets à la source. Selon le gouvernement, dans une réponse à l'Assemblée nationale, les rejets aqueux de PFAS des industriels auraient baissé de 60 % entre 2023 et 2025. Les différentes étapes de la dépollution de l'eau potable montrent pourquoi prévenir coûte moins cher que traiter.
Et chez moi ?
Depuis 2026, les PFAS figurent dans le contrôle sanitaire, et l'agence régionale de santé publie une conclusion pour chaque réseau. Le plus simple reste de consulter la qualité de l'eau du robinet de sa commune. En cas de dépassement, ce sont les recommandations de l'ARS qui font foi.
Des molécules qui nous survivront
Les chimistes des années 1940 voulaient créer des matériaux indestructibles. Ils ont réussi au-delà de leurs attentes. Les PFAS posent aujourd'hui une question inédite : que faire de substances que la nature ne sait pas détruire ? La réponse passe par des mesures plus fines, des règles plus strictes et la réduction des usages. Combien de générations faudra-t-il pour que les nappes contaminées aujourd'hui retrouvent leur état d'origine ?
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Sources et références
- Anses, « PFAS : les résultats de la campagne nationale de mesure dans l'eau destinée à la consommation », 3 décembre 2025
- Anses, « PFAS : des substances chimiques persistantes » (effets sanitaires)
- CLCV, « Les principaux résultats de la campagne nationale de l'Anses sur l'eau »
- Reporterre, « Le plus petit des PFAS est omniprésent dans l'eau, confirme l'Anses », décembre 2025
- Assemblée nationale, question au gouvernement n° 1122 (TFA, valeurs de 60 et 10 µg/L, expertise EFSA)
- ARS Provence-Alpes-Côte d'Azur, « Les composés per- et polyfluoroalkylés (PFAS) »
- Ministère de la Transition écologique, « Protéger la population des risques liés aux PFAS : la loi du 27 février 2025 », juillet 2026
- Assemblée nationale, question au gouvernement n° 1461 (baisse de 60 % des rejets aqueux, selon le gouvernement)
- CIRC, « Volume 135 : évaluation des effets cancérogènes de l'APFO et du SPFO », 1er décembre 2023
- Anses, campagne PFAS et US-PFAS 2024-2025, rapport d’octobre 2025
- EFSA, nouvelles valeurs sanitaires du TFA, 22 juillet 2026
- ECHA, substances per- et polyfluoroalkylées et persistance
- Anses, bilan de contamination et procédés de traitement des PFAS, 2025
- NIST, histoire et mesure des PFAS, 2024
Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.




