
Dépollution de l'eau : dans les coulisses d'une station d'épuration et d'une usine d'eau potable
7 h du matin. Vous tirez la chasse d'eau, vous vous lavez les dents, vous videz l'évier. En quelques minutes, votre foyer a envoyé plusieurs dizaines de litres d'eau sale dans un réseau souterrain que vous ne verrez jamais. Quelques heures plus tard, cette eau ressort d'une station d'épuration, nettoyée, et retourne à la rivière. Plus en aval, une autre commune y puisera peut-être son eau potable, après l'avoir traitée à son tour. Entre ces deux usines se joue une chaîne technique rarement racontée, qui protège à la fois notre santé et les rivières. Poussons les portes de ces coulisses, pour comprendre comment on répond concrètement à la pollution de l'eau.
Première usine : rendre l'eau potable
Tout commence dans l'un des quelque 33 500 captages recensés en France par le ministère de la Santé, dans une nappe ou une rivière. Si l'eau souterraine est de bonne qualité, une simple désinfection peut suffire. Pour une eau de rivière, plus exposée, commence un véritable parcours d'obstacles :
- Le dégrillage et le tamisage retirent les branches, les feuilles et les débris.
- La coagulation et la floculation : on ajoute un produit qui agglomère les fines particules en flocons plus lourds.
- La décantation laisse ces flocons tomber au fond d'un bassin.
- La filtration sur sable retient les particules restantes.
- L'affinage, sur charbon actif ou avec de l'ozone, élimine une partie des pesticides, des goûts et des odeurs.
- La désinfection, au chlore ou aux ultraviolets, neutralise les micro-organismes. Une petite dose de chlore est maintenue dans le réseau pour éviter toute recontamination : c'est elle qui donne parfois ce petit goût à l'eau du robinet.
Pour les polluants les plus coriaces, des traitements spécifiques existent : échange d'ions ou traitements biologiques pour les nitrates, membranes d'osmose inverse pour certains PFAS très petits. Ils fonctionnent, mais ils coûtent cher, comme le montre l'histoire des PFAS et du TFA dans l'eau potable.
Seconde usine : laver l'eau que nous avons salie
Changeons de décor. Une station d'épuration reproduit, en accéléré et sous contrôle, ce que fait une rivière lorsqu'elle se nettoie elle-même.
Le prétraitement retire les gros déchets, le sable et les graisses. C'est là que finissent les lingettes jetées dans les toilettes, qui bouchent régulièrement les installations.
Le traitement primaire laisse décanter les matières en suspension.
Le traitement biologique est le cœur de la station. Dans de grands bassins aérés, des milliards de bactéries se nourrissent de la matière organique dissoute. On leur insuffle de l'oxygène pour qu'elles travaillent vite. Elles forment ensuite des « boues » que l'on sépare de l'eau épurée.
Le traitement tertiaire, dans les stations les plus avancées, élimine l'azote et le phosphore, responsables des proliférations d'algues, ou désinfecte l'eau avant son rejet près d'une zone de baignade. Sans lui, les rivières et les baies reçoivent de quoi nourrir l'eutrophisation et les algues vertes.
Le point faible : ce qui passe entre les mailles
Les stations classiques ont été conçues pour la matière organique, pas pour les micropolluants : résidus de médicaments, substances issues des cosmétiques, pesticides, PFAS. Une partie traverse les installations et rejoint les rivières. C'est tout le problème des médicaments dans l'eau. Les microplastiques, eux, sont en partie retenus, mais se retrouvent souvent dans les boues.
Ce que change la nouvelle directive européenne
C'est pour combler ce trou dans la raquette que l'Europe a révisé sa directive sur les eaux urbaines résiduaires (directive 2024/3019), adoptée le 27 novembre 2024 et publiée le 12 décembre 2024 selon une réponse ministérielle. Elle introduit une quatrième étape, dite « quaternaire », destinée à éliminer les micropolluants. Selon le Parlement européen, les grandes stations traitant 150 000 équivalents-habitants ou plus devront l'appliquer progressivement : 20 % d'entre elles d'ici fin 2033, 60 % d'ici fin 2039, toutes d'ici fin 2045.
Qui paie ? La directive crée une responsabilité élargie des producteurs : les fabricants de médicaments et de cosmétiques devront couvrir au moins 80 % des coûts. Selon les estimations de la Commission européenne rapportées par l'AFP et Premium Beauty News, 59 % des micropolluants présents en station d'épuration proviennent des produits pharmaceutiques et 14 % des cosmétiques. En mars 2025, les industriels concernés ont contesté cette répartition devant la justice européenne.
La directive abaisse aussi le seuil à partir duquel une agglomération doit collecter et traiter ses eaux usées : 1 000 équivalents-habitants, contre 2 000 auparavant, selon le ministère de la Transition écologique.
Prévenir plutôt que tout traiter
Chaque étape de traitement a un coût, et aucune n'élimine tout. C'est pourquoi la stratégie la plus efficace reste d'empêcher les polluants d'atteindre l'eau : protéger les captages, réduire les engrais et les pesticides, comme le montre le parcours des nitrates et des pesticides jusqu'au robinet. La loi du 27 février 2025 sur les PFAS a ainsi créé une redevance de 100 euros par 100 grammes de PFAS rejetés dans l'eau par certaines installations industrielles soumises à autorisation, au-delà d'un seuil de 100 grammes par an, entrée en vigueur le 1er septembre 2026, selon le ministère de la Transition écologique.
Nos gestes, en amont de la station
- rapporter les médicaments non utilisés en pharmacie, plutôt que de les jeter dans l'évier ou les toilettes ;
- ne jeter que du papier toilette dans les toilettes : lingettes, cotons-tiges et protections hygiéniques perturbent les stations ;
- ne jamais verser d'huiles, de peintures ou de solvants dans l'évier, mais les apporter en déchetterie ;
- choisir des produits ménagers et cosmétiques plus simples, et les doser correctement ;
- faire entretenir son installation si vous êtes en assainissement non collectif.
Le cycle invisible
Revenons à notre matinée. L'eau de votre chasse d'eau, de votre brosse à dents et de votre évier a entamé un voyage que vous ne verrez jamais, entre deux usines qui travaillent jour et nuit. Ces installations ont transformé la santé publique au XXᵉ siècle, et doivent aujourd'hui s'adapter à des polluants que leurs concepteurs n'imaginaient pas. Jusqu'où faudra-t-il les perfectionner, et à partir de quand sera-t-il plus raisonnable de ne plus polluer en amont ?
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Sources et références
- Data.gouv.fr, « Résultats du contrôle sanitaire de l'eau distribuée commune par commune » (captages)
- Assemblée nationale, question écrite n° 14242 (adoption de la directive révisée le 27 novembre 2024)
- Parlement européen, Observatoire législatif, résumé de la directive révisée sur les eaux urbaines résiduaires
- Banque des Territoires, « La directive révisée sur le traitement des eaux urbaines résiduaires définitivement validée », novembre 2024
- Ministère de la Transition écologique, « La directive eaux résiduaires urbaines révisée : quels enjeux ? quelles échéances ? »
- Brut / AFP, « Traitement des eaux usées : les laboratoires pharmaceutiques saisissent la justice européenne », 2025
- Premium Beauty News, « Eaux usées : l'industrie… » (80 % des coûts, répartition des micropolluants)
- Ministère de la Transition écologique, « La loi du 27 février 2025 » (redevance PFAS), juillet 2026
- Cosmetobs, « Legal action against the Urban Wastewater Treatment Directive » (directive 2024/3019 publiée le 12 décembre 2024), 17 mars 2025
- Eaufrance, alimentation en eau potable
- Eaufrance, assainissement des eaux usées domestiques
- US EPA, traitements de réduction des PFAS dans l’eau potable, 23 août 2018
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