
Les conséquences de la pollution : pourquoi personne ne meurt « de pollution » sur un certificat de décès
Mis à jour le
Consultez des milliers de certificats de décès : vous n'y lirez jamais « cause du décès : pollution ». Vous y lirez infarctus, accident vasculaire cérébral, cancer du poumon, insuffisance respiratoire. Et pourtant, selon les estimations internationales, la pollution était associée à environ un décès sur six dans le monde en 2019. Comment peut-on compter des morts que personne ne voit ? C'est tout le paradoxe des conséquences de la pollution : immenses à l'échelle d'une population, presque invisibles à l'échelle d'une personne. Plongée dans ce que les scientifiques mesurent, et dans ce qui leur échappe encore. Une question au cœur de ce que recouvre vraiment la pollution.
Compter l'invisible : comment on estime les décès
La pollution tue rarement directement. Elle agit comme un facteur de risque, un peu comme le tabac : elle augmente la probabilité de développer certaines maladies, ou d'en mourir plus tôt.
Pour estimer son poids, les scientifiques procèdent en trois étapes. Ils mesurent d'abord le niveau d'exposition de la population. Ils utilisent ensuite les grandes études qui relient cette exposition au risque de maladie. Enfin, ils calculent combien de décès auraient été évités si l'exposition avait été plus faible. Le résultat n'est pas une liste de victimes identifiées, mais une estimation, avec sa marge d'incertitude. Elle dit l'ampleur du problème, pas le nom des personnes touchées.
Le bilan mondial : 9 millions de décès, un sur six
C'est avec cette méthode que la Commission du Lancet sur la pollution et la santé a publié, en mai 2022, une mise à jour de son bilan dans The Lancet Planetary Health. Sa conclusion : la pollution reste responsable d'environ 9 millions de décès par an dans le monde, soit environ un décès sur six.
La répartition de ce bilan pour l'année 2019, rapportée par Le Quotidien du médecin, montre où se concentre le problème :
| Type de pollution | Décès prématurés estimés en 2019 |
|---|---|
| Pollution de l'air (extérieur et intérieur) | environ 6,67 millions |
| Pollution de l'eau | environ 1,36 million |
| Plomb | environ 900 000 |
| Expositions professionnelles aux produits chimiques | environ 870 000 |
Derrière ces chiffres se cachent deux histoires qui vont en sens inverse. Les décès liés aux pollutions de la pauvreté, comme la fumée des foyers de cuisson ou l'eau insalubre, reculent. Mais ceux liés aux pollutions « modernes », l'air extérieur et les produits chimiques, ont augmenté de plus de 66 % depuis 2000. Et selon Hespress, qui a rendu compte du rapport, les pays à revenu faible ou intermédiaire concentrent 92 % de ces décès.
Ce qui se passe dans le corps
Si la pollution n'apparaît pas sur les certificats de décès, c'est qu'elle agit par l'intermédiaire de maladies. Les particules fines entretiennent une inflammation qui abîme les poumons, le cœur et les vaisseaux. L'eau contaminée par des microbes provoque des diarrhées aiguës, meurtrières là où l'accès aux soins est limité. Le plomb, lui, peut freiner le développement cognitif des enfants.
Chaque milieu a ses propres mécanismes. Les effets de la pollution de l'air sur la santé commencent par le trajet des particules jusqu'au sang. Quant aux risques d'une eau contaminée, ils dépendent fortement de la dose et du type de contaminant.
L'angle mort : l'effet cocktail
Voici ce qui échappe encore largement aux calculs. Dans la vraie vie, personne n'est exposé à une seule substance. Nous respirons, buvons et mangeons chaque jour un mélange de centaines de molécules, chacune à très faible dose. Or les normes et les études sont, pour l'essentiel, construites substance par substance. Les effets combinés de ces mélanges, ce que l'on appelle l'effet cocktail, restent mal connus. Les estimations actuelles pourraient donc sous-estimer certains effets, un point que les chercheurs reconnaissent eux-mêmes.
La nature paie aussi
Loin des hôpitaux, la pollution transforme aussi le vivant. En 2019, les experts de l'IPBES l'ont classée parmi les cinq grands facteurs directs de perte de biodiversité. Ses effets prennent plusieurs visages : des organismes intoxiqués par des pesticides ou des métaux, des baies asphyxiées par des proliférations d'algues, des substances qui s'accumulent jusqu'aux grands prédateurs, des animaux nocturnes désorientés par l'éclairage artificiel.
Le phénomène d'eutrophisation et d'algues vertes en est l'exemple le plus visible, mais les effets de la pollution sur la biodiversité sont bien plus larges.
Une facture que personne ne reçoit
La pollution n'arrive jamais sous forme de facture. Elle se dilue dans les dépenses de santé, les arrêts de travail, les rendements agricoles perdus et les façades qu'il faut ravaler. Deux évaluations françaises en donnent un ordre de grandeur :
- La pollution de l'air coûterait 101,3 milliards d'euros par an à la France, selon la commission d'enquête du Sénat qui a rendu son rapport en juillet 2015. Selon Public Sénat, l'essentiel correspond au coût sanitaire, estimé entre 68 et 97 milliards d'euros.
- Le bruit coûterait 147,1 milliards d'euros par an, selon l'étude de l'ADEME et du Conseil national du bruit publiée en 2021.
Ces montants reposent sur des méthodes qui donnent une valeur monétaire aux années de vie en bonne santé perdues. Ce sont des ordres de grandeur, pas des comptes exacts, et ils ne s'additionnent pas simplement, car leurs méthodes diffèrent.
Tous égaux face à la pollution ?
Non. Un nourrisson, une femme enceinte, une personne âgée ou asthmatique ne réagissent pas comme un adulte en bonne santé. Les habitants des grands axes, des zones industrielles ou des anciens bassins miniers sont souvent plus exposés que les autres. Et à l'échelle du monde, l'essentiel du bilan pèse sur les pays les plus pauvres. La pollution est aussi une question d'inégalités.
Rendre visible l'invisible
Aucun certificat de décès ne mentionnera jamais la pollution. C'est pourquoi les scientifiques ont dû inventer des méthodes pour mesurer ce qu'on ne voit pas. Leurs chiffres sont imparfaits, mais ils posent une question simple et essentielle : combien de ces maladies pourraient être évitées ? Les moyens de lutter contre la pollution apportent déjà une partie de la réponse.
Dans le même dossier
- Le guide complet : On croit tous savoir ce qu'est la pollution : voici ce que ce mot recouvre vraiment
- Comment la pollution affecte-t-elle la biodiversité ? L'histoire des faucons dont les œufs se brisaient
- Seuils, normes, valeurs limites : pourquoi une eau « non conforme » peut rester buvable
- La pollution en France : un tour du pays pour voir ce qui s'améliore, et ce qui résiste
Sources et références
- Fuller R. et al., « Pollution and health: a progress update », The Lancet Planetary Health, 17 mai 2022
- Le Quotidien du médecin, « La pollution est toujours responsable de 9 millions de décès prématurés en 2019, alerte une commission du Lancet », 18 mai 2022
- Hespress, « The Lancet : la pollution responsable de 9 millions de morts dans le monde », 18 mai 2022
- IPBES, communiqué de presse sur l'évaluation mondiale de la biodiversité (traduction FRB), 6 mai 2019
- Sénat, « Pollution de l'air : le coût de l'inaction », note de synthèse du rapport n° 610, 15 juillet 2015
- Public Sénat, « Pollution de l'air : quand le Sénat mettait un prix à l'inaction de l'État »
- Bruitparif et ADEME, « Coût social du bruit en France », Congrès français d'acoustique, avril 2022
Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.




