
Glyphosate : pourquoi les agences ne sont pas d'accord, et ce que dit la loi en France
Mars 2015, Lyon. Au Centre international de recherche sur le cancer, une agence de l'Organisation mondiale de la santé, un groupe d'experts rend un avis qui va faire le tour du monde : le glyphosate est classé « cancérogène probable pour l'homme ». Les évaluations européennes ne retiennent pas ce classement. Fin 2025, une revue scientifique retire une synthèse de l'an 2000 consacrée à sa sécurité. Comment expliquer de tels désaccords ? Et qu'a le droit d'utiliser un jardinier en France ? Plongée dans l'une des controverses les plus vives de la pollution chimique.
À retenir
- En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer a classé le glyphosate « cancérogène probable pour l'homme » ; les agences européennes n'ont pas retenu cette classification.
- En novembre 2023, faute de majorité entre les États membres, la Commission européenne a renouvelé l'autorisation du glyphosate pour dix ans, à partir du 15 décembre 2023.
- En France, l'usage du glyphosate est interdit aux particuliers depuis le 1er janvier 2019, et aux collectivités dans les espaces verts ouverts au public depuis le 1er janvier 2017.
Un herbicide très utilisé
Le glyphosate est un herbicide non sélectif : il agit sur de nombreuses plantes, sans distinguer une culture des herbes indésirables. La Commission européenne le décrit comme l'un des pesticides les plus utilisés et les plus étudiés au monde. Il entre dans la composition de nombreux désherbants. La substance active doit être distinguée du produit commercial, qui contient aussi d'autres composants.
Le désaccord des experts
Revenons à 2015. Le CIRC classe le glyphosate dans le groupe 2A, celui des agents probablement cancérogènes. En 2022, le comité d'évaluation des risques de l'ECHA n'a pas retenu de classement cancérogène, mutagène ou toxique pour la reproduction. L'EFSA rappelle cette conclusion dans son évaluation de 2023.
Comment expliquer ce désaccord ? Il faut distinguer les missions :
- le CIRC examine le danger cancérogène : une substance peut-elle provoquer un cancer dans certaines conditions ?
- l'ECHA évalue elle aussi des dangers, selon les critères européens de classification ; elle n'évalue donc pas seulement les expositions réelles ;
- l'EFSA examine les risques pour les usages proposés, en tenant compte des doses, des expositions et des conditions d'emploi.
La différence entre danger et risque n'explique donc pas, à elle seule, tout le désaccord. Le corpus d'études et les méthodes d'évaluation comptent aussi. Cette distinction éclaire la logique des seuils, normes et valeurs limites.
Le débat a connu une nouvelle étape en 2026. Après examen des données de l'étude Global Glyphosate Study de l'institut Ramazzini, le comité de l'ECHA a maintenu, le 8 septembre, sa conclusion selon laquelle un classement cancérogène n'était pas justifié. Cette annonce est aussi relayée par le ministère tchèque de l'Industrie ; elle ne doit pas être confondue avec une nouvelle évaluation complète de tous les risques par l'EFSA.
Ce que dit l'Inserm
L'expertise collective de l'Inserm publiée en 2021 apporte un éclairage français. Sa synthèse institutionnelle conclut à une présomption moyenne de lien entre l'exposition professionnelle au glyphosate et les lymphomes non hodgkiniens. Ce niveau de preuve concerne les populations et les expositions étudiées : il ne donne pas une probabilité individuelle de cancer et ne se transpose pas directement à toute la population générale.
L'étude retirée
Fin 2025, un nouvel élément a relancé le débat. Une notice de rétractation référencée dans PubMed, datée du 4 décembre 2025, concerne la revue de littérature de Williams, Kroes et Munro, publiée en avril 2000 dans Regulatory Toxicology and Pharmacology sur la sécurité du Roundup et du glyphosate. Il s'agit du retrait d'une synthèse ancienne, pas d'une nouvelle expérience démontrant un effet sanitaire.
Le 14 juillet 2026, un éditorial du journal EXCLI a demandé l'annulation de ce retrait et contesté ses motifs éditoriaux. Plusieurs signataires y déclarent des liens professionnels ou des rémunérations en rapport avec des produits au glyphosate. Cette prise de position ne constitue pas une nouvelle étude toxicologique. La rétractation ne remplace pas non plus l'examen des nombreuses données sur lesquelles reposent les évaluations actuelles.
Le renouvellement européen jusqu'en 2033
Le glyphosate reste approuvé comme substance active dans l’Union européenne jusqu'au 15 décembre 2033. Ce renouvellement de 2023 est assorti de conditions : il ne vaut pas autorisation générale de chaque désherbant commercial. Les autorités nationales doivent évaluer et autoriser les produits et leurs usages. La dessiccation destinée à régler la date de récolte ou à optimiser le battage est interdite.
Dans son avis de juillet 2023, l'EFSA n'avait pas identifié de domaine de préoccupation critique empêchant l'approbation de l'ensemble des usages proposés. Elle signalait néanmoins des lacunes, notamment pour l'évaluation alimentaire et certaines plantes aquatiques, ainsi que des risques pour des mammifères dans certains usages. Cette formulation ne signifie donc pas absence de tout risque.
Ce que dit la loi en France
Beaucoup de jardiniers se demandent s'ils peuvent encore utiliser un désherbant au glyphosate. La réponse est non, pour les particuliers. Le ministère de la Transition écologique rappelle les restrictions françaises :
- depuis le 1er janvier 2017, les collectivités ne peuvent plus utiliser de glyphosate dans les espaces verts ouverts au public ;
- depuis le 1er janvier 2019, son utilisation par les particuliers est interdite.
Un achat à l'étranger ne rend pas cet usage autorisé en France. Les jardiniers disposent d'alternatives : désherbage manuel ou mécanique, paillage, ou acceptation de certaines herbes spontanées. En agriculture, seuls les produits et usages bénéficiant d'une autorisation de mise sur le marché peuvent être employés, avec leurs restrictions de cultures, de doses et de conditions d'application.
Où retrouve-t-on le glyphosate ?
Une fois épandu, le glyphosate et l'AMPA, son principal produit de dégradation, peuvent persister dans l'environnement. Dans l'étude Phytosol présentée par INRAE en 2023, ils étaient détectés dans respectivement 70 % et 83 % des 47 sols prélevés entre 2019 et 2021. Ce résultat porte sur cet échantillon, pas sur un inventaire de tous les sols français. Il complète le sujet des pesticides et engrais dans les sols agricoles. Leur présence dans les eaux pose d'autres questions de surveillance, abordées avec les nitrates et pesticides dans l'eau du robinet.
Une controverse qui dure
Revenons à ces experts réunis à Lyon en 2015. Leur avis n'a pas entraîné une interdiction européenne du glyphosate. Depuis, les expertises et les restrictions ont évolué, tandis qu'une synthèse longtemps citée a été retirée. Comprendre la controverse demande de regarder ensemble les dangers étudiés, les niveaux d'exposition et les conditions d'usage, sans faire d'une autorisation une promesse de risque nul.
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Sources et références
- CIRC, classement du glyphosate, 20 mars 2015
- EFSA, conclusions et lacunes de l’évaluation, 6 juillet 2023
- Commission européenne, statut et conditions de l’approbation
- Ministère tchèque de l’Industrie, annonce du comité de l’ECHA du 8 septembre 2026
- Inserm, expertise collective de 2021 : synthèse et niveaux de preuve
- PubMed, notice de rétractation, DOI 10.1016/j.yrtph.2025.106006
- EXCLI Journal, éditorial et déclarations d’intérêts, 14 juillet 2026
- Ministère de la Transition écologique, restrictions françaises
- INRAE, étude Phytosol sur 47 sols, 24 mai 2023
Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.




