
Pollution aquatique : comment rivières, lacs et nappes encaissent nos rejets
Asseyez-vous un instant au bord d'une rivière. L'eau semble simplement couler. En réalité, vous regardez un organisme vivant : des milliards de bactéries, des micro-algues accrochées aux cailloux, des larves d'insectes sous les pierres, des poissons qui remontent le courant. Ensemble, ils digèrent une partie de ce que nous rejetons. Pendant longtemps, on a compté sur ce talent pour « faire disparaître » nos déchets. Mais un milieu vivant a ses limites. Quand on les dépasse, il cesse de se défendre, et c'est toute la rivière qui change de visage. Plongée dans ce que vivent les eaux douces, un volet clé de la pollution de l'eau.
Trois milieux, trois tempéraments
La rivière est un milieu pressé. Une pollution ponctuelle y est vite diluée et emportée vers l'aval. Mais si les rejets se répètent jour après jour, la vie qui s'y trouve finit par changer durablement.
Le lac est un milieu patient. Il renouvelle son eau lentement, si bien que les nutriments et les polluants s'y accumulent, notamment dans les sédiments du fond, qui peuvent les relâcher des années plus tard.
La nappe phréatique est un milieu discret. Cette eau souterraine imprègne les roches comme l'eau imprègne une éponge, et circule parfois très lentement. Une pollution peut mettre longtemps à l'atteindre, puis y rester des décennies. C'est d'autant plus préoccupant qu'elle fournit une grande partie de notre eau potable.
Le talent caché des rivières : l'autoépuration
Imaginons qu'une commune rejette des eaux usées mal traitées dans une rivière. Aussitôt, les bactéries se mettent au travail et décomposent la matière organique. Ce nettoyage naturel, appelé autoépuration, a un prix : il consomme l'oxygène dissous dans l'eau.
Tant que la charge reste modérée, la rivière récupère. L'eau se réoxygène au contact de l'air et grâce aux plantes aquatiques. Mais si les rejets sont trop importants, l'oxygène s'épuise plus vite qu'il ne se renouvelle. Les poissons et les insectes les plus sensibles disparaissent, remplacés par quelques espèces tolérantes.
Et l'autoépuration a une limite : certains polluants persistent. Les métaux ne se dégradent pas, tandis que les PFAS et certains pesticides peuvent être transportés sans être entièrement éliminés. C'est ce qui rend si préoccupante la présence de PFAS et de TFA dans l'eau potable.
Dans quel état sont nos cours d'eau ?
En 2022, 44 % des 11 406 masses d'eau de surface françaises, rivières, lacs et eaux littorales, étaient en bon ou très bon état écologique, contre 41 % en 2010, selon le ministère de la Transition écologique. L'objectif européen de bon état, initialement fixé à 2015, a été repoussé à 2027.
Sous terre, le rapport de la Commission européenne cité par la Banque des Territoires indique qu'en 2021, 88,1 % des nappes françaises étaient en bon état quantitatif et 68 % en bon état chimique. Les pesticides et leurs métabolites ainsi que les nitrates sont les principaux polluants en cause, comme le montre le long voyage des nitrates et des pesticides jusqu'au robinet.
La pollution n'est pas la seule en cause
Voici une nuance que beaucoup ignorent. Selon la mission d'information de l'Assemblée nationale sur l'état des cours d'eau, l'une des principales pressions qui empêchent d'atteindre le bon état écologique n'est pas chimique, mais tient à l'altération de l'hydromorphologie, c'est-à-dire de la forme et du fonctionnement naturel des rivières : barrages, seuils, berges bétonnées, méandres supprimés. Les pollutions diffuses, notamment par les nitrates et les pesticides, restent toutefois un facteur majeur.
Une rivière peut donc être propre chimiquement, et pourtant mal en point, parce que ses poissons ne peuvent plus remonter frayer ou que ses berges ne filtrent plus l'eau. C'est aussi pourquoi il faut savoir lire avec prudence la carte des eaux polluées en France.
Les poissons, premiers témoins
Les poissons sont les témoins de cet état. Selon la Liste rouge nationale publiée en 2019 par l'UICN France et ses partenaires, 15 des 80 espèces de poissons d'eau douce évaluées dans l'Hexagone sont menacées de disparition, dont l'anguille européenne et le brochet commun. Obstacles à la circulation, habitats dégradés, pollution, eau plus chaude : les causes se cumulent.
Dans les lacs et les rivières lentes, l'excès de nutriments peut aussi provoquer, en été, des proliférations d'algues et de cyanobactéries. C'est le même mécanisme qui produit les marées vertes sur les côtes, raconté à propos de l'eutrophisation et des algues vertes.
Comment une rivière renaît
La bonne nouvelle, c'est qu'une rivière peut se rétablir. Trois leviers sont connus :
- Réduire les rejets : améliorer les stations d'épuration, limiter les engrais et les pesticides dans le bassin versant, contrôler les rejets industriels. Le fonctionnement d'une station d'épuration montre ce que ces installations peuvent, et ne peuvent pas, retenir.
- Restaurer le milieu : aménager ou supprimer les obstacles inutiles, recréer des méandres, replanter des haies et des bandes enherbées le long des berges, qui filtrent l'eau de ruissellement.
- Protéger les zones humides, qui fonctionnent comme des filtres naturels et des réservoirs.
La rivière qui se souvient
Revenez au bord de votre rivière. Ce qui y coule aujourd'hui porte la trace de ce qui s'est passé en amont, parfois des années plus tôt. Une pollution ancienne peut ressurgir des sédiments ou continuer de circuler dans une nappe. Mais un milieu aquatique peut aussi se rétablir, à condition de lui en laisser le temps et l'espace. Quelle rivière près de chez vous mériterait d'être la prochaine à renaître ?
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Sources et références
- Ministère de la Transition écologique (SDES), « État des eaux littorales », Chiffres clés de la mer et du littoral, édition 2024 (11 406 masses d'eau, 44 %)
- Assemblée nationale, mission d'information sur l'état des cours d'eau, dossier de presse, novembre 2025
- Banque des Territoires, « Eau : la Commission appelle les Vingt-Sept à accélérer la cadence » (eaux souterraines 2021, principaux polluants)
- OFB, « Regard sur trois décennies de suivi des poissons en France métropolitaine » (Liste rouge UICN 2019)
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