La vaquita examine un échantillon d’eau au laboratoire, près d’une plaquette fermée et d’un microscope ; une station d’épuration et une rivière apparaissent derrière la fenêtre.
Illustration pédagogique : elle ne représente ni une analyse réelle ni un classement de sécurité des eaux.Crédit : LesPreuves · Illustration générée avec une IA

Médicaments dans l'eau : ce que deviennent nos comprimés après leur passage dans notre corps

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Chaque matin, des millions de personnes avalent un comprimé : un antidouleur, un traitement contre l'épilepsie, un anxiolytique, une pilule contraceptive. Le médicament fait son travail, puis notre corps en élimine une partie, intacte ou transformée, dans les urines et les selles. Direction : les toilettes, les égouts, la station d'épuration, puis la rivière. Personne n'y pense en appuyant sur la chasse d'eau. Pourtant, cette pharmacie invisible finit par circuler dans nos cours d'eau, et parfois, à l'état de traces, jusqu'à l'eau du robinet. Faut-il s'en inquiéter ? Plongée dans un volet encore méconnu de la pollution de l'eau.

Le voyage d'un comprimé

Suivons un comprimé d'antiépileptique. Une fois avalé, il agit, puis le foie et les reins l'éliminent en partie, soit sous sa forme d'origine, soit sous forme de molécules transformées, appelées métabolites. Les résidus partent avec les eaux usées vers la station d'épuration.

Là, un problème se pose : ces installations ont été conçues pour éliminer la matière organique, pas les médicaments. Certaines molécules sont bien dégradées par les bactéries, d'autres beaucoup moins. Celles qui résistent traversent la station et rejoignent la rivière. D'autres chemins existent aussi : les médicaments vétérinaires utilisés dans les élevages, ou les comprimés périmés jetés dans l'évier, un geste à proscrire.

La grande campagne de mesures

Pour savoir ce qu'il en était vraiment, le ministère de la Santé a lancé en septembre 2009, avec le laboratoire d'hydrologie de l'Anses à Nancy, une campagne nationale de mesures. Selon le communiqué des autorités sanitaires publié le 10 février 2011, 45 substances pharmaceutiques d'origine humaine ou vétérinaire ont été recherchées, dans environ 285 échantillons d'eau brute servant à produire l'eau potable et dans les eaux traitées correspondantes. Ces eaux représentaient 24 % de la population, dans tous les départements de métropole et d'outre-mer.

Les résultats sont plutôt rassurants. Dans environ 75 % des échantillons d'eau traitée, aucune des 45 molécules n'a été quantifiée, hors caféine. Dans les 25 % restants, on trouvait généralement une à quatre molécules à la fois. Sur les 45 substances recherchées, 26 n'ont jamais été retrouvées, et 19 ont été détectées au moins une fois, dont 5 à des niveaux trop faibles pour être quantifiés. Hors caféine, les plus fréquentes étaient la carbamazépine, un antiépileptique, et son principal métabolite, ainsi que l'oxazépam, un anxiolytique.

Les quantités en jeu sont infimes. Plus de 90 % des échantillons présentaient une concentration cumulée inférieure à 25 nanogrammes par litre, soit 25 milliardièmes de gramme. Selon le même communiqué, les concentrations trouvées dans les eaux traitées sont 1 000 à 1 million de fois inférieures aux doses utilisées en thérapeutique. L'eau brute contenait davantage de substances que l'eau traitée, ce qui montre que les usines d'eau potable en retiennent une partie.

Faut-il s'en inquiéter ?

Au moment de la campagne, les autorités soulignaient qu'aucune étude n'avait démontré de risque sanitaire lié à la présence de résidus de médicaments dans l'eau, et qu'il n'existait pas de limite de qualité pour ces substances. L'Anses a ensuite développé une méthode d'évaluation des risques, testée sur la carbamazépine, puis appliquée à d'autres molécules. Pour deux anti-inflammatoires très courants, l'ibuprofène et le kétoprofène, elle a conclu en 2015 à une absence de risque sanitaire aux concentrations connues en France, selon Le Quotidien du pharmacien.

Deux questions restent pourtant ouvertes. D'abord, l'effet cocktail : nous ne sommes jamais exposés à une seule molécule, et les effets combinés de plusieurs substances à faible dose restent mal connus. Ensuite, les effets sur la faune aquatique, exposée en permanence à ces résidus, et pas seulement quelques verres par jour. La différence entre détection et danger est au cœur des questions sur l'eau contaminée et ses effets sur la santé.

Un point mérite d'être signalé : ces résultats décrivent la campagne de 2009-2010, pas la situation actuelle de tous les réseaux. Les campagnes suivantes ont porté notamment sur les pesticides, les résidus d'explosifs et le 1,4-dioxane, puis sur les PFAS. L'instruction nationale de 2023 prévoyait aussi une empreinte chimique permettant de rechercher a posteriori des composés d'intérêt, tels que des résidus de médicaments.

Pourquoi les stations laissent-elles passer certains médicaments ?

Une station d'épuration classique compte sur des bactéries pour « manger » la pollution. Or beaucoup de molécules pharmaceutiques sont conçues pour être stables, afin de rester efficaces dans le corps. Selon une fiche technique de l'INRAE issue des programmes de recherche français, de nombreux micropolluants sont éliminés à plus de 70 % dans les stations, mais plusieurs médicaments, comme la carbamazépine, le diclofénac, le propranolol ou le sotalol, ne sont presque pas affectés par le traitement biologique, avec un rendement inférieur à 30 %. Dans ces études, 17 substances pharmaceutiques sur 38 se retrouvaient dans les eaux traitées à plus de 0,1 microgramme par litre. Des procédés avancés comme l'ozonation permettent en revanche des rendements supérieurs à 70 %. Le fonctionnement d'une station d'épuration explique pourquoi ces molécules posent un défi particulier.

Ce qui change : le pollueur-payeur

C'est précisément pour s'attaquer à ces micropolluants que l'Europe a révisé sa directive sur les eaux urbaines résiduaires, publiée le 12 décembre 2024. Les grandes stations devront progressivement ajouter un traitement supplémentaire, dit « quaternaire ». Bruxelles estime que 59 % des micropolluants présents en station d'épuration proviennent des produits pharmaceutiques et 14 % des cosmétiques, selon l'AFP reprise par Brut. Les industries pharmaceutique et cosmétique devront donc financer au moins 80 % du coût de ce traitement. Elles contestent cette répartition devant la justice européenne, un principe de pollueur-payeur qui rappelle la redevance créée pour les PFAS dans l'eau.

Le geste qui compte

Il y a une chose que chacun peut faire : ne jamais jeter ses médicaments non utilisés dans l'évier ou les toilettes. En France, les pharmacies les reprennent gratuitement. Ce geste ne règle pas la question des résidus éliminés naturellement par notre corps, mais il supprime une source évitable.

La pharmacie invisible

Revenons à nos millions de comprimés du matin. Ils soignent, soulagent, sauvent des vies, et laissent derrière eux des traces infimes dans nos rivières. Les mesures disponibles sont rassurantes pour l'eau potable, mais elles datent d'une quinzaine d'années, et la science n'a pas encore fait le tour de la question, notamment pour la faune et l'effet cocktail. Et si la prochaine génération de médicaments était conçue pour se dégrader plus facilement une fois son travail accompli ?

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Sources et références

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