La vaquita observe avec inquiétude un tapis d’algues vertes dans une baie bretonne à marée basse.
Illustration pédagogique d’une prolifération d’algues vertes sur le littoral breton.Crédit : LesPreuves · Illustration générée avec une IA

Eutrophisation et algues vertes : quand trop de nourriture asphyxie la mer

6 min de lecture

Un matin d'été, sur une plage des Côtes-d'Armor. La marée descendante découvre un tapis vert qui s'étend sur des centaines de mètres. De loin, on pourrait croire à un spectacle naturel, presque joli. De près, une odeur d'œuf pourri saisit les narines. Ces algues en décomposition dégagent un gaz dangereux. Derrière ce paysage se cache un paradoxe que les scientifiques appellent l'eutrophisation : un milieu qui étouffe non pas par manque de nourriture, mais parce qu'il en reçoit beaucoup trop. Et son origine se trouve loin de la plage, dans les champs en amont. Un phénomène emblématique de la pollution de l'eau.

Un milieu trop bien nourri

Le mot vient du grec : eu, « bien », et trophê, « nourriture ». Un milieu eutrophe est un milieu bien nourri. Rien d'inquiétant en apparence : les plantes et les algues ont besoin d'azote et de phosphore pour pousser. Dans la nature, ces éléments sont rares, et c'est justement cette rareté qui freine leur croissance.

Mais quand les rivières en apportent beaucoup trop, le frein saute. Les algues se multiplient de façon explosive. On parle d'eutrophisation lorsque cet excès finit par déséquilibrer tout l'écosystème.

Le mécanisme, en quatre actes

Acte 1 : l'apport. Engrais agricoles, effluents d'élevage et eaux usées mal traitées déversent des nitrates et des phosphates dans les rivières, qui les portent jusqu'aux lacs ou à la mer. Leur long voyage depuis les champs est celui des nitrates et des pesticides jusqu'au robinet.

Acte 2 : l'explosion. Dans une eau riche, peu profonde et bien éclairée, les algues poussent massivement.

Acte 3 : la décomposition. Quand ces algues meurent, des bactéries les décomposent, et ce travail consomme une grande quantité d'oxygène.

Acte 4 : l'asphyxie. L'oxygène vient à manquer. Poissons, crustacés et coquillages meurent ou fuient. Dans les cas extrêmes apparaissent des « zones mortes », presque dépourvues de vie animale.

Dans les lacs et les rivières lentes, l'eutrophisation favorise aussi les cyanobactéries, parfois appelées « algues bleues ». Certaines produisent des toxines, ce qui conduit à fermer temporairement la baignade.

La Bretagne, un cas d'école

Selon la Cour des comptes, les algues vertes se développent depuis les années 1960 sur une part croissante du littoral breton, dans des baies et des vasières. Cette prolifération est due à des concentrations excessives de nitrates, essentiellement d'origine agricole. L'ensemble du territoire breton est d'ailleurs classé en zone vulnérable aux nitrates, et la préfecture de région recensait en 2021 huit baies particulièrement touchées.

La forme de certaines baies aggrave le phénomène : des eaux peu profondes, bien éclairées et peu brassées, où les algues restent piégées et s'accumulent sur l'estran à chaque marée.

Un gaz qu'on ne sent plus

En se décomposant sur la plage, les amas d'algues produisent du sulfure d'hydrogène (H₂S). À faible concentration, on le reconnaît à son odeur d'œuf pourri. Mais à forte concentration, il devient très dangereux, précisément parce que l'odorat ne le perçoit plus.

Les conséquences recensées sont multiples : activités conchylicoles perturbées, plages fermées au public et risques sanitaires. En juin 2025, la cour administrative d'appel de Nantes a jugé que le décès d'un joggeur dans les Côtes-d'Armor ne pouvait s'expliquer que par une inhalation mortelle de sulfure d'hydrogène et a retenu la responsabilité de l'État à hauteur de 60 %. Pour les promeneurs, la règle est simple : respecter les panneaux de fermeture et ne jamais marcher sur les amas en décomposition.

Ce que demande la Cour des comptes

En juillet 2026, cinq ans après un premier rapport, un document provisoire de la Cour des comptes obtenu par l'AFP a de nouveau examiné la lutte contre les algues vertes. Il constate que la prolifération reste importante malgré la progression des moyens, avec des conséquences en matière de sécurité, de santé, de coûts et d'image. Ce document provisoire recommande notamment de renforcer les obligations applicables à l'ensemble des secteurs touchés, avec des plafonds de fertilisation, dans le prochain programme d'action régional sur les nitrates.

Ce rapport fait suite à une décision du tribunal administratif de Rennes, en mars 2025, qui a ordonné au préfet de région de prendre toutes les mesures nécessaires pour réduire la pollution des eaux par les nitrates d'origine agricole.

Pourquoi c'est si long à résorber

Les nitrates qui atteignent aujourd'hui les baies ont parfois transité des années par les sols et les nappes. Même si les apports baissent, l'effet sur les algues n'est pas immédiat. Selon une présentation de la préfecture du Finistère reprenant le rapport de la Cour des comptes de 2021, les concentrations en nitrates baissaient dans certains bassins versants, mais de plus en plus lentement, voire remontaient.

Les solutions : couper l'appétit des algues

Réduire les apports à la source : ajuster la fertilisation aux besoins réels des cultures, garder des couverts végétaux en hiver pour capter l'azote, développer les prairies dans les bassins versants concernés.

Restaurer les filtres naturels : haies, talus, zones humides et bandes enherbées retiennent une partie des nutriments avant qu'ils n'atteignent les rivières.

Mieux traiter les eaux usées, notamment en éliminant l'azote et le phosphore, une étape détaillée dans les coulisses d'une station d'épuration.

Ramasser les algues limite les risques immédiats sur les plages, mais ne traite pas la cause.

Le tapis vert, symptôme d'un déséquilibre invisible

Revenons sur notre plage des Côtes-d'Armor. Le tapis vert n'est que la partie visible d'un déséquilibre qui se joue en amont, dans la façon dont on fertilise les sols. Il rappelle qu'un écosystème peut être malade d'un excès de nourriture, et pas seulement d'une substance toxique. Ses effets s'ajoutent à tous ceux que décrit l'impact de la pollution sur la biodiversité. Combien d'étés faudra-t-il encore avant que les baies retrouvent un équilibre durable ?

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Sources et références

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