La vaquita observe une barrière flottante qui retient des déchets dans un estuaire avant leur arrivée en mer.
Illustration pédagogique de l’interception des déchets flottants en amont de l’océan.Crédit : LesPreuves · Illustration générée avec une IA

Pollution marine : peut-on vraiment dépolluer les océans ?

6 min de lecture

En 2013, un jeune Néerlandais de 18 ans, Boyan Slat, lance une idée qui fait le tour du monde : nettoyer les océans du plastique qui s'y accumule. Son organisation, The Ocean Cleanup, vise aujourd’hui un objectif très ambitieux : retirer 90 % du plastique flottant d'ici 2040. Des années plus tard, ses filets géants ramènent bien des tonnes de déchets. Mais une question demeure : peut-on vraiment dépolluer les océans ? Pour y répondre, il faut remonter à la source, bien loin des côtes. Un chapitre essentiel de la pollution de l'eau.

Suivre un emballage jusqu'au large

Imaginons un voyage. Un emballage abandonné dans une rue de Lyon peut être entraîné par un orage dans le réseau d’évacuation, puis rejoindre le Rhône si le ruissellement ou un débordement l’y conduit. Il peut ensuite atteindre la Méditerranée. L'essentiel de la pollution des océans suit ce chemin : elle ne naît pas en mer, mais sur terre, et les fleuves lui servent d'autoroute.

Selon l'OCDE, 22 millions de tonnes de plastiques ont été rejetées dans l'environnement en 2019, dont environ 6,1 millions dans les milieux aquatiques, principalement à cause d'une mauvaise gestion des déchets. Sans nouvelles politiques, ce flux pourrait atteindre 11,6 millions de tonnes par an en 2060, et le stock accumulé dans ces milieux dépasser 490 millions de tonnes.

Ce que charrie la mer

Le plastique n'est pas seul. La mer reçoit aussi :

  • des nutriments, les nitrates et phosphates venus des champs et des eaux usées, qui nourrissent des proliférations d'algues au point d'asphyxier certaines baies, un phénomène appelé eutrophisation, à l'origine des algues vertes ;
  • des substances chimiques, comme les métaux, les pesticides ou les PFAS, dont certaines s'accumulent dans les poissons et les coquillages ;
  • des hydrocarbures, lors des marées noires spectaculaires, mais aussi, plus discrètement, lors des rejets illégaux de navires.

Sur ce dernier point, les satellites européens du service CleanSeaNet ont repéré plus de 7 700 déversements potentiels d'hydrocarbures dans les mers européennes en 2022-2023, selon un audit de la Cour des comptes européenne. Les États membres ont donné suite à moins de la moitié de ces alertes, et la pollution n'a été confirmée que dans 7 % des cas.

Dans quel état sont nos mers ?

Selon l'Agence européenne pour l'environnement, l'état des mers européennes était globalement mauvais dans son rapport de 2020, sous l'effet combiné de la surpêche, de la pollution et du changement climatique. En France, 47 % des 295 masses d'eau littorales étaient classées en bon ou très bon état écologique dans le rapportage de 2022, selon le ministère de la Transition écologique, et 70 % en bon état chimique.

Les nettoyeurs de l'océan : ce qu'ils ont réussi

Revenons à Boyan Slat. Après des débuts difficiles et des prototypes ratés, ses systèmes, de longues barrières flottantes tractées lentement par des bateaux, ont fini par fonctionner. Selon le bilan annuel publié par l'organisation, The Ocean Cleanup a retiré plus de 25 millions de kilogrammes de déchets des milieux aquatiques en 2025, un record, et plus de 45 millions de kilogrammes au total depuis ses débuts. Une précision change toutefois la lecture de ces chiffres : l'essentiel a été collecté dans les rivières, grâce à des barrages flottants installés sur des fleuves parmi les plus pollués du monde, et non au large. Selon Macquarie, l'un de ses financeurs, les systèmes déployés dans le vortex de déchets du Pacifique nord avaient retiré environ 500 600 kilogrammes de plastique à la fin de 2024, contre quelque 20 millions de kilogrammes de déchets pour les rivières. C’est une réussite technique réelle, qui souligne l’importance d’intercepter les déchets avant la mer. Ces volumes, dont la composition diffère, ne suffisent toutefois pas à comparer les coûts ou l’efficacité des deux dispositifs.

Pourquoi le nettoyage ne suffira pas

Faisons un calcul simple. 45 millions de kilogrammes, cela représente 45 000 tonnes de déchets retirées en plusieurs années, rivières comprises. Or, selon l'OCDE, environ 6,1 millions de tonnes de plastique ont rejoint les milieux aquatiques en 2019. Les dates et les périmètres diffèrent : déchets de plusieurs types retirés sur plusieurs années d’un côté, flux annuel mondial de plastique de l’autre. La comparaison donne un ordre de grandeur, pas un taux de dépollution.

Il y a plus limitant encore : la taille. Les filets captent les déchets visibles, des morceaux de quelques millimètres jusqu'aux filets de pêche abandonnés. Mais à mesure qu'ils vieillissent en mer, les plastiques se fragmentent en microplastiques qui se dispersent dans toute la colonne d'eau, comme l'explique le Programme des Nations unies pour l’environnement. Ceux-là échappent en grande partie aux filets. Ce que la science sait de ces microplastiques dans l'eau montre qu'une fois dispersés, leur récupération à grande échelle est extrêmement difficile.

Quant aux nutriments et aux substances chimiques dissoutes, aucun filet ne peut les retirer de la mer.

Alors, peut-on dépolluer les océans ?

En partie, et localement, oui : ramasser les déchets flottants dans les zones d'accumulation, nettoyer les plages, intercepter les déchets dans les fleuves. Ces actions sont utiles, surtout lorsqu'elles agissent avant que le plastique ne se fragmente.

Mais à l'échelle de la planète, les chiffres parlent d'eux-mêmes : retirer toute la pollution de l'océan est hors de portée. La stratégie prioritaire est de fermer le robinet à terre :

  • collecter et traiter les déchets, puisque la majorité des fuites vient de déchets mal gérés ;
  • réduire les plastiques à usage unique ;
  • limiter les engrais et améliorer le traitement des eaux usées, un enjeu qu'illustre le fonctionnement d'une station d'épuration ;
  • mieux contrôler les rejets des navires et donner suite aux alertes satellites.

Et au quotidien : ne rien abandonner sur les plages ni dans les rues, et ne jamais jeter de lingettes ou de cotons-tiges dans les toilettes, car ils peuvent rejoindre les cours d’eau lors des débordements de réseaux.

Un océan en aval de nos vies

L'histoire de Boyan Slat est belle, et elle a le mérite d'avoir attiré l'attention du monde entier. Mais elle rappelle aussi une vérité simple : l'océan se trouve, littéralement, en aval de toutes nos activités. Chaque décision prise à des centaines de kilomètres des côtes finit par se lire dans l'eau de mer. La question n'est donc pas seulement de savoir combien de plastique nous saurons retirer, mais combien nous accepterons encore d'y laisser partir.

Dans le même dossier

Sources et références

Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.

Signaler une erreur

À lire aussi

Tous les articles

Vous choisissez si LesPreuves peut utiliser Google Analytics. Refuser la mesure d’audience ne limite pas l’accès aux articles.

En savoir plus sur la mesure d’audience