
Comment protéger les amphibiens des Andes sur le terrain ?
Le 30 mars 1988, quelqu’un observe un jambato pour la dernière fois. Ce petit crapaud arlequin d’Équateur, jadis très abondant dans les Andes, ne donne plus signe de vie. Pendant près de trente ans, on le croit disparu. Puis, en 2016, dans un champ de luzerne de la communauté d’Angamarca, un jeune habitant en aperçoit un et prévient les chercheurs. Retrouver une espèce que l’on croyait perdue fait naître l’espoir. La protéger, ensuite, demande de comprendre ce qui permet encore à sa population de vivre. C’est cette étape que nous suivons ici, à travers le cas du jambato, Atelopus ignescens.
Un crapaud qui a donné son nom à une ville
Le jambato n’est pas un animal anonyme pour les Équatoriens. Son nom vient du kichwa, où le mot désigne la grenouille ou le crapaud, et la ville d’Ambato en tire elle-même son nom. Un monument lui est consacré dans cette ville. Autrefois, les naturalistes racontaient avoir vu des milliers de ces crapauds dans les prairies humides des páramos de la région.
Quand les chercheurs l’ont redécouvert en 2016, à Angamarca (province de Cotopaxi), une question s’est posée : qu’est-ce qui permet à cette population de tenir encore, et que faut-il faire pour l’aider ? Tout le reste du travail de protection en découle.
Un an de recherche, 71 animaux
Une étude publiée en 2024 a tenté de répondre. Pendant un an, entre décembre 2021 et décembre 2022, les chercheurs ont mené douze sorties de six jours autour d’Angamarca. Bilan : 71 individus identifiés, à divers stades de vie, dont 63 adultes ou quasi-adultes, deux jeunes et six têtards.
Ce nombre décrit ce que l’équipe a trouvé, pas le nombre total de jambatos existants : ce n’est en aucun cas un recensement complet. L’étude montre en revanche que l’espèce persiste dans un paysage très humanisé. C’est dans une mosaïque de cultures que l’on a trouvé le plus d’animaux, notamment près d’un fossé creusé par la communauté pour arroser ses champs. Les six têtards, eux, n’ont été vus que dans un seul cours d’eau, la rivière Guambaine.
La leçon est simple : pour protéger un animal, mieux vaut partir des lieux qu’il occupe réellement que d’une image abstraite de « l’habitat idéal ». Et la première question d’un programme peut se formuler simplement : que faut-il maintenir ou améliorer pour que cette population continue à se reproduire sur ce territoire ?
2025-2026 : la protection à l’épreuve
L’histoire ne s’arrête pas à l’étude de 2024. En avril 2025, plus de quarante personnes (scientifiques, autorités, organisations et habitants) se sont réunies à Angamarca pour élaborer un plan d’action pour la conservation du jambato, la veille d’une fête qui a rassemblé plusieurs centaines de personnes. Le jambato est classé en danger critique d’extinction par l’UICN.
Puis, en janvier 2026, la construction d’une route à travers la zone de refuge de l’espèce a fait craindre le pire. Selon le registre Eco Jurisprudence, un juge a d’abord ordonné des mesures conservatoires, puis les a révoquées quelques jours plus tard ; en février, un tribunal a reconnu la violation des droits du jambato et suspendu le projet routier. Les détails varient selon les sources et l’affaire peut encore évoluer : elle illustre en tout cas le dilemme entre développement local et protection d’une population qui tient dans quelques centaines d’hectares (l’étude de 2024 mesure l’étendue de sa répartition à 492 hectares).
Compter sans se tromper
Avant d’agir, il faut savoir d’où l’on part. Un « état initial » rassemble les sites occupés, les conditions d’habitat et les observations sur les différents stades de vie, avec leurs dates et leurs méthodes. C’est à ce point de départ que l’on comparera la suite.
Les suivis présentés par l’USGS rappellent l’importance des visites répétées. Un site où l’on n’a vu aucune grenouille n’est pas forcément vide : elles peuvent être là sans être vues. Une hausse du nombre de signalements peut simplement venir d’une prospection plus intense ; une baisse, de mauvaises conditions d’observation. Un protocole rigoureux permet de distinguer ces cas d’un vrai changement biologique. Le même raisonnement s’applique à l’écoute des chants.
Protéger ce qui compte vraiment
Le plan d’action de l’UICN pour les amphibiens, actualisé en 2024, relie la conservation des habitats à la planification, aux inventaires et au suivi. Son intérêt : rapprocher chaque action du besoin biologique auquel elle répond.
À Angamarca, les auteurs de l’étude formulent des recommandations précises. Ils proposent de limiter les brûlis là où les jambatos sont nombreux, d’y restreindre l’accès du bétail, de multiplier les cachettes (rochers, hautes herbes) et de protéger la végétation des berges. Ils évoquent aussi un dilemme bien réel : la truite arc-en-ciel, introduite dans les rivières, semble menacer les amphibiens andins, mais elle constitue aussi une ressource alimentaire pour les habitants. Ils suggèrent donc, dans un premier temps, de l’écarter seulement des rivières où l’on a trouvé des têtards. Voilà à quoi ressemble une protection de terrain : ni un slogan, ni une carte administrative, mais des choix précis, discutés, adaptés à un lieu.
Imaginons un projet fictif qui protégerait une mare sans regarder ses alentours. Pour juger de sa portée, il faudrait savoir quelles espèces l’utilisent et de quels autres milieux leur cycle de vie a besoin, comme le montre l’exemple des espèces à développement direct. La surface protégée est un moyen ; le maintien de la population est le but à évaluer.
Avec les habitants, pas à leur place
Le cas d’Angamarca montre une autre manière de faire. La recherche est née d’une étude socio-environnementale qui avait repéré des écarts entre la communauté et les scientifiques, mais aussi des occasions de lancer un projet de conservation sur place. Résultat : l’Alianza Jambato, une initiative qui réunit environ 50 personnes, des professionnels de divers domaines, 26 institutions nationales et internationales et des membres des communautés d’Angamarca. Le gouvernement de la paroisse en est partenaire. Ce petit crapaud, qui comptait peu pour les habitants, a même désormais sa journée de célébration à Angamarca, le 21 avril.
Qui observe ? Qui entretient les équipements ? Qui reçoit les signalements ? Comment discute-t-on des résultats ? Ces choix d’organisation ne sont pas des détails quand un suivi doit durer des années. La connaissance locale et les méthodes scientifiques se complètent, à condition de bien attribuer chaque information : un témoignage aide à formuler une piste, une série de mesures teste une tendance.
Ne pas oublier la santé des animaux
Parmi les 41 jambatos testés dans l’étude, 23 portaient le champignon de la chytridiomycose, sans signe visible de maladie. Le suivi sanitaire doit donc rester proportionné aux risques du projet, et l’on ne peut pas confondre la présence d’un agent avec ses effets sur la population.
Les déplacements d’animaux et de matériel demandent une attention particulière. Les recommandations de l’USGS sur la décontamination proposent un cadre pratique : nettoyer, désinfecter et sécher, selon un protocole adapté au matériel et aux organismes. Une intervention bien intentionnée reste une intervention dans un milieu vivant : son intérêt se juge aussi à la manière dont elle en maîtrise les risques.
L’élevage conservatoire : un outil, pas un raccourci
Après la redécouverte de 2016, un programme d’élevage a été mis en place, hors du milieu naturel, par le Centro Jambatu, comme mesure d’urgence. L’UICN distingue la conservation dans le milieu naturel et l’élevage conservatoire, qui peut aider à maintenir des animaux et préparer certaines opérations lorsque l’évaluation de l’espèce le justifie.
Mais relâcher des individus demande bien plus que de faire naître des petits. Le groupe spécialisé souligne qu’il faut d’abord identifier les menaces et les supprimer, ou du moins les réduire suffisamment, et tenir compte de la santé des animaux. Les étapes s’examinent une à une : les animaux se reproduisent-ils dans le programme ? Survivent-ils après une remise en liberté ? Contribuent-ils à une population qui se maintient ? Réussir une étape ne prouve pas la réussite des suivantes.
Choisir des indicateurs avant de compter les succès
Une action gagne en lisibilité quand elle annonce à l’avance ce qui permettra de l’évaluer. Le nombre de sorties, de panneaux posés ou de personnes formées mesure un effort. Pour mesurer un effet biologique, il faut des indicateurs reliés à l’objectif : dans un projet fictif de restauration, on suivrait l’évolution du milieu ciblé, puis on chercherait si la population l’utilise et s’y reproduit.
La protection des amphibiens andins repose ainsi sur une boucle : observer, choisir une action, en suivre les effets, l’ajuster. Une découverte récente, comme celle de Niceforonia florezarum, est un point de départ précieux : elle permet de bâtir dès les premières recherches une connaissance durable de la population concernée. Retrouvez notre guide des amphibiens des Andes et l’analyse des enjeux climatiques.
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Sources et références
- Vega-Yánez et collaborateurs, Path for recovery: an ecological overview of the Jambato Harlequin Toad, PeerJ, 2024.
- AmphibiaWeb, fiche d’Atelopus ignescens.
- UICN, plan d’action pour la conservation des amphibiens, 2024.
- USGS, synthèse de quinze années de suivi des amphibiens, 2022.
- USGS, réduction des transports d’agents pathogènes par les équipements.
- UICN, rôle et conditions de l’élevage conservatoire.
- Mongabay Latam, Ecuador: una carretera amenaza el último hogar del jambato, janvier 2026.
- Ecojurisprudence, Ecuador Court Case: Rights of the Jambato Harlequin Toad, 2026.
- Atelopus Survival Initiative, célébrations et atelier de planification à Angamarca, avril 2025.
- Décision conservatoire du4janvier2026, Unité judiciaire de Pujilí, document original
Retrouvez les ressources utilisées pour cette fiche et prolongez votre lecture.




