La vaquita observe une grenouille générique dans un terrarium, près d’un microscope, pour illustrer la surveillance sanitaire des amphibiens.
Illustration LesPreuves. Les grenouilles et les schémas sont représentés à titre pédagogique, sans constituer une observation de terrain.Crédit : LesPreuves.

Chytridiomycose : comprendre la maladie qui menace les amphibiens

8 min de lecture

Pour une grenouille, la peau n’est pas un simple vêtement. Elle participe aux échanges avec le milieu et au maintien de l’équilibre interne de l’animal. Alors, quand une maladie s’attaque à la peau, c’est tout l’organisme qui en paie le prix. La chytridiomycose en est l’exemple le plus marquant : cette maladie fongique est associée à des déclins d’amphibiens dans le monde entier. Pour comprendre son rôle dans les Andes, il faut pourtant démêler trois choses qui semblent proches mais ne se confondent pas : la présence d’un agent pathogène, l’apparition d’une maladie et l’évolution d’une population.

Un champignon, une maladie

Le coupable a un nom compliqué : Batrachochytrium dendrobatidis, abrégé Bd. Ce champignon peut provoquer la chytridiomycose chez les amphibiens. Ne le confondez pas avec son cousin Batrachochytrium salamandrivorans, ou Bsal, surtout étudié chez les salamandres. Les documents de l’USGS sur les maladies de la faune les distinguent bien. Dans cet article, tout ce qui concerne le mécanisme et l’exemple andin parle de Bd.

Deux mots à bien séparer aussi : l’« infection », c’est la présence et l’installation de l’agent chez l’animal ; la « maladie », ce sont les perturbations qu’il provoque. Détecter le champignon ne suffit donc pas à dire à quel point l’animal est atteint.

L’enquête qui a découvert comment la maladie tue

Pendant longtemps, on savait que Bd était lié à des disparitions massives, sans savoir comment il tuait. En 2009, Jamie Voyles et ses collègues ont publié dans Science l’étude qui a éclairé le mystère. Ils ont observé des rainettes vertes d’Australie (Litoria caerulea) atteintes de la maladie.

Leur constat : chez les animaux malades, le transport des électrolytes à travers la peau était freiné de plus de 50 %. Les électrolytes, ce sont des sels dissous, comme le sodium et le potassium, indispensables au fonctionnement des muscles et des nerfs. Dans le sang, la concentration de sodium baissait d’environ 20 % et celle de potassium d’environ 50 %. Chez les animaux mourants, le cœur finissait par s’arrêter. Une atteinte de la peau devenait ainsi mortelle en perturbant l’équilibre interne du corps.

Cette expérience explique un mécanisme, chez une espèce précise. Elle ne mesure pas la sensibilité de tous les amphibiens.

Quand la peau change, et que le combat s’engage

Dix ans plus tard, une autre équipe a affiné le tableau. Dans un article publié en 2019 par Wu et ses collègues, les chercheurs se sont intéressés à la mue. Les amphibiens infectés muent plus souvent pour ralentir la croissance du champignon, mais cette mue rend aussi la peau plus perméable. Les chercheurs ont montré que les grenouilles malades absorbent moins bien le sodium par la peau. Juste après une mue, la peau neuve fonctionne mieux pendant un court moment, avant que le champignon ne la recolonise. Et ce répit temporaire ne rétablit pas l’équilibre du corps.

Ce résultat précise le mécanisme sans le rendre lisible à l’œil nu : l’aspect extérieur d’une grenouille, ou le fait qu’elle soit en train de muer, ne permet pas de deviner son équilibre interne. Une expérience explique un fonctionnement dans des conditions données, et une enquête de terrain cherche à savoir ce qui arrive à des animaux libres. Les deux se nourrissent, à condition de ne pas les confondre.

Un survivant en Équateur : le jambato

L’histoire n’est pas toujours celle d’une issue fatale. Le jambato (Atelopus ignescens), un crapaud arlequin d’Équateur, a fait l’objet d’une étude publiée en 2024 sur la population connue dans la vallée d’Angamarca. Les chercheurs y ont testé 41 animaux : 23 portaient Bd. Aucun de ces animaux ne présentait de signe visible de maladie.

Comment l’expliquer ? Les auteurs avancent deux pistes : un champignon moins virulent, ou une meilleure résistance des animaux, peut-être grâce à leur microbiome, aux substances de leur peau ou à leur système immunitaire. Ce sont des hypothèses, pas des conclusions. L’observation ne prouve ni l’absence d’effet biologique, ni une protection définitive. Et elle ne permet certainement pas de conclure que Bd ne menace plus les Andes : une population, une période, une espèce, voilà le périmètre précis de ce constat. Reste à comprendre ce qui permet cette situation et si elle durera. Retrouvez l’histoire de cette espèce dans notre article sur la protection sur le terrain.

Détecter n’est pas diagnostiquer

Comment sait-on qu’un champignon est là ? Les enquêtes sanitaires prélèvent la peau des animaux, avec un écouvillon, et recherchent le champignon par analyse moléculaire. La valeur d’un résultat dépend de la qualité de l’échantillon, de la méthode et de son interprétation.

Les travaux de l’USGS sur la détection des agents pathogènes rappellent une difficulté générale : un résultat négatif ne prouve pas l’absence du pathogène, puisqu’il peut passer inaperçu. Imaginons un exemple fictif : tester quelques animaux dans un seul secteur ne permet pas de déclarer toute une montagne indemne. Le résultat ne vaut d’abord que pour les individus, les lieux et les dates échantillonnés. Étendre ce diagnostic demande de le justifier. Ce même principe de prudence s’applique aux enregistrements sonores : ne rien entendre ne prouve pas une absence.

Comprendre un déclin : relier les indices

Dire qu’une maladie explique la baisse d’une population demande bien plus que d’avoir détecté un champignon. Il faut rapprocher les données sanitaires, les observations sur la taille des populations et les autres changements documentés sur le site : habitat, climat, et bien d’autres facteurs. Le groupe spécialisé de l’UICN sur les maladies infectieuses des amphibiens place parmi ses priorités les différences de sensibilité entre espèces, populations et individus, ainsi que les interactions avec d’autres contraintes, comme le réchauffement. C’est pourquoi aucune réponse unique ne vaut pour tous les amphibiens andins.

Pour Niceforonia florezarum, le résumé de la description de 2026 ne fournit aucun diagnostic d’infection. Le voisinage géographique d’autres études sur les amphibiens ne permet pas de lui prêter une maladie.

Ce que disent les travaux de 2026

Les études les plus récentes montrent que la maladie évolue avec le climat et les paysages. En février 2026, une équipe a publié dans Biotropica une étude sur des grenouilles péruviennes (Pleurodema marmoratum) qui ont colonisé des montagnes en cours de déglaciation, dans la cordillère de Vilcanota. Elle montre que ces animaux n’ont pas échappé au champignon en montant : Bd les infecte aux altitudes record où vivent des amphibiens, et les chercheurs ont documenté de nouvelles possibilités de transmission entre populations dans un col récemment libéré des glaces. Les coûts de l’infection, eux, varient avec l’altitude : les grenouilles infectées étaient en moins bonne condition physique à basse altitude et plus petites à haute altitude.

En septembre 2026, une étude équatorienne publiée dans Royal Society Open Science s’est penchée sur les bromélias, ces plantes qui retiennent de l’eau dans leurs feuilles, comme possibles réservoirs du champignon : la prévalence de Bd atteignait 23,0 % chez les amphibiens et 11,3 % dans les bromélias. Enfin, une prépublication de février 2026, pas encore évaluée par des pairs, indique qu’aucune trace de Bd n’a été détectée dans la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie, alors que la lignée hypervirulente Bd-GPL est présente dans des zones voisines des Andes tropicales. Ces résultats sont des pistes, à lire avec la prudence habituelle : ils décrivent des espèces et des sites précis.

Un geste simple : nettoyer le matériel

La prévention peut être très concrète. Le matériel de terrain, bottes, filets, récipients, peut transporter des organismes d’un milieu à l’autre. Les recommandations de l’USGS sur la décontamination du matériel décrivent une démarche de nettoyage, de désinfection et de séchage, selon des protocoles adaptés.

Pour les visiteurs comme pour les équipes, le bon réflexe est de suivre les consignes des gestionnaires et des spécialistes locaux. Déplacer des animaux ou improviser un traitement dans la nature ne se justifie pas sur un simple soupçon de maladie.

Surveiller pour agir juste

La chytridiomycose demande une surveillance précise, capable de suivre à la fois le champignon, les animaux et leur habitat. Comprendre cette relation permet d’agir bien plus utilement qu’une alerte vague. Notre article sur la protection des amphibiens sur le terrain replace la surveillance sanitaire parmi les autres besoins de conservation, et le guide des amphibiens des Andes rassemble l’ensemble du dossier.

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Sources et références

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