La vaquita LesPreuves observe une grenouille représentée dans un abri de mousse et d’herbes, près d’un capteur, dans une scène de montagne illustrative.
Illustration LesPreuves. Les grenouilles et les schémas sont représentés à titre pédagogique, sans constituer une observation de terrain.Crédit : Illustration LesPreuves

Comment les grenouilles de montagne vivent-elles avec le froid ?

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Imaginons la scène. Nous sommes à plus de 3 300 mètres, dans les hautes Andes. Le soleil descend, l’air se rafraîchit vite. Au ras du sol, quelque part sous une touffe d’herbe, une petite grenouille attend la nuit. Comment un animal si petit, sans fourrure ni plumes, peut-il vivre dans un tel endroit ? La réponse est plus subtile qu’un simple « elle résiste au froid », et elle commence par une idée que l’on oublie souvent : le froid de la montagne n’est pas le froid que ressent la grenouille.

Une grenouille n’a pas de chauffage

Les grenouilles sont des ectothermes : leur température corporelle dépend surtout des échanges de chaleur avec ce qui les entoure. Elles n’ont pas de « thermostat » interne comme nous. Mais cela ne veut pas dire qu’elles subissent, sans rien pouvoir faire, la température de toute la montagne.

À quelques centimètres du sol, les conditions changent d’un endroit à l’autre : un abri sous la végétation, un coin exposé au vent, un sol humide n’offrent pas la même ambiance. Une moyenne calculée pour toute une région ne dit donc pas à quelles températures le corps de l’animal est réellement exposé. Les modèles récents qui estiment la vulnérabilité des amphibiens essaient justement de prendre en compte ces « microenvironnements », plutôt que de supposer que la température de l’air raconte toute l’histoire.

Ce que des chercheurs ont mesuré au Pérou

Pour aller plus loin, il faut des mesures. En 2017, Rudolf von May et ses collègues ont publié une étude sur des grenouilles à reproduction terrestre du sud du Pérou, de la plaine amazonienne jusqu’aux hautes Andes, sur un gradient de plus de 3 500 mètres de dénivelé. Il s’agit de grenouilles de la famille des Craugastoridae, la même famille que la nouvelle Niceforonia colombienne. Les chercheurs ont mesuré les limites de tolérance à la chaleur de 22 espèces, et celles au froid de 14 espèces.

Le communiqué de l’université du Michigan rapporte que la tolérance à la chaleur variait d’environ 25 à 35 °C selon les espèces, et que, sans surprise, les espèces de montagne toléraient des températures bien plus basses que celles des plaines. Des grenouilles de prairies d’altitude supportaient des températures proches du gel, qu’elles connaissent en saison sèche, ainsi que des températures modérément élevées les jours de soleil. Dans l’article, les deux limites, celle de la chaleur comme celle du froid, diminuent avec l’altitude : les espèces du gradient ne répondent pas toutes de la même façon.

Les travaux plus récents nuancent le tableau selon les régions. Un chapitre de synthèse publié en ligne en novembre 2025 dans un ouvrage daté de 2026 sur les amphibiens andins indique que les espèces d’altitude se distinguent surtout par leur tolérance au froid, plus variable, ce qui élargit leur niche thermique. À l’inverse, une étude de 2020 menée dans les Andes occidentales de Colombie a trouvé une limite de tolérance à la chaleur constante d’une espèce à l’autre, quels que soient l’habitat et l’altitude. Attention donc à la portée de chaque résultat. Ils concernent les animaux testés, les espèces représentées et un protocole donné. Les transférer tels quels à une grenouille colombienne récemment décrite reviendrait à remplacer une mesure manquante par celle d’un autre animal.

Une limite de laboratoire n’est pas une température de confort

Comment mesure-t-on une « limite » ? En modifiant la température dans des conditions contrôlées, jusqu’à observer une réponse définie à l’avance par les chercheurs. Ce chiffre dit jusqu’où l’animal peut aller dans le test. Il ne dit pas dans quelles conditions il peut manger, grandir et se reproduire durablement.

Prenons une comparaison : savoir qu’un appareil continue de fonctionner un court moment sous une contrainte extrême ne dit pas comment l’utiliser au quotidien. Un organisme est évidemment bien plus complexe qu’un appareil, mais l’idée aide. La durée de l’exposition et la manière d’atteindre la température comptent aussi. Un seuil de laboratoire n’est donc pas la « météo préférée » de l’espèce.

Vivre en altitude ne prouve pas que l’on résiste au gel

Une photo de montagne aux nuits glaciales suggère facilement que ses habitants encaissent le gel. Pourtant, croiser un animal en altitude ne démontre pas qu’il supporte la congélation de ses tissus. Il faudrait une étude sur ce phénomène précis, pour l’espèce concernée.

Pour Niceforonia florezarum, le résumé de la description de l’espèce ne présente aucune expérience de résistance au gel. Le récit de sa découverte doit donc s’arrêter avant cette extrapolation. La vraie question reste ouverte : quelles températures les individus rencontrent-ils, dans quels abris, et pendant combien de temps ? Quelques mesures de terrain et des observations de comportement permettraient d’avancer, sans prêter à l’animal une stratégie spectaculaire.

Et les gènes, dans tout ça ?

La recherche ne s’arrête pas aux thermomètres. En 2024, une équipe a publié dans Genome Biology and Evolution une analyse portant sur sept espèces de Pristimantis, un genre de grenouilles des Andes qui prospère au-dessus de 2 000 mètres et se développe sans têtard. Les chercheurs ont examiné les gènes exprimés chez ces espèces échantillonnées à différentes altitudes en Équateur, et les ont comparés à ceux de 34 autres espèces de grenouilles.

Ils ont repéré des signes de sélection sur des gènes liés notamment à la respiration, à la coagulation, au transport de protéines et d’ions, et à l’immunité. Autre observation : le nombre de copies d’un gène de l’immunité augmente avec l’altitude des espèces. Ces résultats désignent des pistes à explorer. Ils ne suffisent pas à isoler un « gène du froid », ni à démontrer le rôle exact de chaque variation. Pour la vulgarisation, la nuance est décisive : dire que les chercheurs ont trouvé des candidats à étudier préserve l’intérêt du résultat, alors qu’affirmer qu’ils ont tout expliqué effacerait la question qu’ils viennent justement de mieux cerner.

Le froid n’est qu’une partie de l’histoire

Une espèce à l’aise dans un milieu frais peut se heurter à d’autres difficultés si son habitat change : l’humidité disponible, les refuges, les conditions de reproduction ne se déduisent pas d’une simple mesure de tolérance.

La recherche publiée en 2025 dans Nature sur la vulnérabilité des amphibiens au réchauffement le montre bien. Ses estimations supposent que les animaux ont accès à des abris frais et ombragés, et ses auteurs soulignent que la végétation et les points d’eau jouent un rôle clé pour amortir les vagues de chaleur. Un refuge théorique ne protège personne s’il a disparu du site où vit l’animal. Habiter une montagne fraîche ne garantit donc pas d’être épargné par le changement climatique : notre article sur le réchauffement dans les hautes Andes détaille ces différentes dimensions du risque.

Une réponse qui se construit espèce par espèce

Comprendre la vie avec le froid, c’est rapprocher plusieurs indices : les températures du milieu occupé, les capacités mesurées et ce dont une population a besoin pour se maintenir. Chaque pièce éclaire les autres sans les remplacer.

Pour une espèce nouvelle, l’altitude de découverte est un début d’information, pas une explication complète. La prochaine avancée sera peut-être bien moins spectaculaire qu’un record : quelques capteurs bien placés, des observations répétées, une comparaison adaptée. C’est ainsi que la montagne cesse d’être un décor et devient un environnement que l’on sait mesurer. Retrouvez notre guide des amphibiens des Andes pour replacer cette question dans son contexte.

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Sources et références

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